Épisode 6
Eau de rose



La semaine dernière: Deux siècles et demi avant que le baryton ne courtise Varda dans un restaurant Frangin, et exactement au même endroit, il y avait une prison: dans cette prison, le Marquis de Salade, homme de lettres et libertin notoire, mourait de la même manière qu'il avait vécu toute sa vie: en déchargeant au cul d'un disciple de dieu.

Varda et le baryton ont mangé un repas frangin. Ils ont bu du vin frangin. Le baryton a payé l'addition au serveur frangin. Mais il ne lui a pas laissé de pourboire.

Ils marchent près d'un quai, près du restaurant, près de l'hôtel. Le ciel est tapissé d'étoiles, c'est-à-dire d'un immense espace vide où l'on retrouve ici et là quelques amas de gros cailloux enflammés, situés à des éternités les uns des autres. Varda et le baryton se tiennent par la main; leurs mains restantes pendent nonchalament dans l'air frangin.

Varda: "Que le ciel est beau..."
Le baryton: "Beatis cielum, ma chère."
Varda: "N'est-elle pas sublime, cette magnifique oeuvre de dieu?"
Le baryton: "Sublimae magnificat, mademoiselle."
Varda: "Comment dieu a-t-il réussi à fabriquer quelque chose de si grandiose?"
Le baryton: "Deus fabricatum gradiosis, ma belle."
Varda: "N'est-ce pas la seule preuve dont on ait besoin pour croire en dieu?"
Le baryton: "Proveram deus impossibili... incroyabili... inaccessibili..."
Varda: "Mais que dites-vous là?"
Le baryton: "Désolé, la langue me fourche. Il faut croire que vous me faites de l'effet, car j'en perds mon latin!"
Varda: "Ce n'est pas grave; si vous avez du mal avec votre latin, vous pouvez parler dans une langue que je comprends."

Une femme portant un immense panier sous le bras se jette devant les tourtereaux, alors que ces derniers, trop occupés à regarder les étoiles, ne la voient pas. Les conditions gagnantes sont donc réunies pour provoquer une collision entre eux et, de fait, une collision se produit. Le panier tombe au sol, s'ouvre, et les roses multicolores qu'il contenait se répandent par terre. Les trois sont au sol, sur le derrière, entourés de roses.

La vendeuse de roses: "Attention aux épines!"
Varda: "Ouille!"
Le baryton: "Vous devriez regarder où vous allez, madame!"
La vendeuse de roses: "C'est plutôt à vous que je devrais dire cela!"
Varda: "Aïe!"
Le baryton: "Comme le disait un auteur dont le nom m'échappe, madame la fleuriste, vous avez le don de semer des épines sur les roses de la vie! D'ailleurs, j'en ai quelques-unes accrochées au derrière."
La vendeuse de roses: "Normal, vous vous êtes assis dessus!"
Varda: "Comme ces roses sont belles! Et comme elles me font mal!"
Le baryton: "Bon, voilà; ramassons ces roses, et finissons-en avec cette histoire."
La vendeuse de roses: "Toutes mes excuses: pour me faire pardonner, je vous offrirai une rose de votre choix."
Le baryton: "Dieu vous a déjà pardonné, madame la fleuriste; mais j'en prendrai tout de même une pour ma cavalière."
Varda: "Comme c'est gentil! Et comme je saigne!"
La vendeuse de roses: "Voici les roses: vous n'avez qu'à choisir."
Le baryton: "Bleu, blanc, jaune, vert... n'y a-t-il pas de roses roses?"
La vendeuse de roses: "Je suis en rupture de stock."
Le baryton: "Mais pourquoi toutes ces couleurs? Depuis quand les roses ne sont-elles pas roses?"
La vendeuse de roses: "Depuis que les roses ont un sens."
Le baryton: "Je n'y comprends rien."
La vendeuse de roses: "Chaque couleur de rose a une signification bien particulière. Par exemple, la rose rouge signifie l'amour; la rose noire, la mort; la rose jaune citron, la propreté; la rose couleur peau, la stupidité."
Le baryton: "Et cette rose brune, que signifie-t-elle?"
La vendeuse de roses: "Celle-là, elle est fanée."
Le baryton: "Je prendrai une rose rouge, dans ce cas."
La vendeuse de roses: "Excellent choix."
Varda: "Quoi, vous me faites déjà une déclaration d'amour?"
Le baryton: "C'est que... en effet, vous avez raison. Madame la fleuriste, y'a-t-il une rose qui dit: je ne vous déteste point, mais ne vous aime point encore; vous me semblez assez intéressante, fort jolie et plutôt charmante; ainsi j'aimerais éventuellement, devant une tasse de café ou un verre de champagne, faire plus ample connaissance avec vous?"
La vendeuse de roses: "Voyons voir... attendez... Voilà! C'est la rose rouge pâle cramoisi ambré numéro 154 que vous voulez."
Le baryton: "Je prendrai celle-là, alors."
La vendeuse de roses: "Elle est à vous."
Le baryton: "Vous faites erreur: elle est pour Varda."
Varda: "Je vous remercie pour cette magnifique rose rouge pâle cramoisi ambré numéro 154! Ce qu'elle est belle!"
Le baryton: "Rosam rosis rosas rosas."

Ils poursuivent leur marche près du quai; Varda fait alterner son regard attendri de la rose au ciel, du ciel à la rose, de la rose au visage du baryton. Elle expire profondément, et se sent soudain très légère, comme si elle venait d'expulser hors d'elle tout ce qu'il lui restait de mauvais, de lourd, de riche et d'acteur. Ils croisent un chevalier à l'armure brillante, juché sur un cheval blanc.

Varda: "Comme je me sens bien!"
Le baryton: "Vous ne saignez plus?"
Varda: "Non; et je ne sens plus de douleur. J'ai l'impression d'être un ange, d'être au paradis."
Le baryton: "Quoi, vous avez l'impression d'être en train de prier en silence pour l'éternité, ce qui est par définition le paradis?"
Varda: "Non, non; je veux dire que je suis plus heureuse que jamais."

Ils descendent un escalier, et se retrouvent près de l'eau. Le bruit des vagues oscille et caresse doucement les oreilles des tourtereaux. Il fait sombre, il n'y a personne autour. Il n'y a que Varda, le baryton, et le reflet de l'astre de la nuit sur la surface de l'océan. Un air de saxophone, venu de nulle part, résonne langoureusement.

Varda: "D'où vient cette musique?"
Le baryton: "Peu importe. Baisons."
Varda: "Quoi!?"
Le baryton: "Baisons! Ici et maintenant!"
Varda: "Mais nous nous connaissons à peine!"
Le baryton: "Peu importe! Baisons!"
Varda: "Mais je ne veux pas!"
Le baryton: "Alors pourquoi toute cette mise en scène? Pourquoi le restaurant, le vin, les roses, le cheval blanc, l'extase, le bonheur, le paradis sur terre, le reflet de la lune, le saxophone venu de nulle part? Tout cela ne mène donc à rien? Pourquoi dieu aurait-il mis toutes ces sublimes choses sur notre route, s'il avait d'autres vues sur nous que celle-là? Allez, dieu ne saurait être plus clair: il veut que nous baisions, ici et maintenant."

Il empoigne Varda par la taille; elle le gifle. Il aime cela, sourit, la traite de petite salope; elle le gifle encore. Il lui dit de continuer, il lui empoigne les fesses; elle serre les dents. Il lui lèche le cou, l'embrasse; elle lui enfonce son genou dans les couilles.

Le baryton tombe, seul sur le sable, les yeux dans l'eau, les mains placées là où ça fait mal. Varda jette la rose rouge pâle cramoisi ambré numéro 154 dans l'eau salée, et se sauve en courant.

Où Varda ira-t-elle? Que fera-t-elle? Le baryton pourra-t-il encore se reproduire? D'où venait cet air de saxophone venu de nulle part? Quelqu'un donnera-t-il à l'auteur une rose couleur peau? Lui donnera-t-on au moins une rose rouge pâle cramoisi ambré numéro 154?

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