Épisode 5
Le Marquis de Salade



La semaine dernière: Le baryton, devant une cohorte maladroite et zélée de restaurateurs Frangins, fait la cour à Varda. Pendant que les tourtereaux discutent de nature, de plein air et de poids proportionnels, Patrick Pwayzie s'installe à une table distante: à la vue de ce dernier, le baryton susurre entre ses dents serrées quelques injures en latin.

Deux siècles et demi avant que le baryton ne peste contre le visite impromptue de Patrick Pwayzie, la Frange était un endroit fort agréable: c'était un petit monde merveilleux où l'on foutait en pensant, où l'on pensait en foutant, où l'on n'écrivait que d'une plume et ne lisait que d'une main. Il y avait la joie, l'allégresse, le vin, la guillotine et le bonheur. Et il y a deux siècles et demi, à l'endroit exact où se trouve aujourd'hui notre restaurant chic et Frangin, il y avait une prison. Et dans cette prison, il y avait deux criminels: le redoutable Monsieur de Bougreville et le célèbre Marquis de Salade.

On venait de servir aux deux prisonniers quelques miettes de vieux pain noir. Ils essayaient tant bien que mal de croquer lesdites miettes, à l'aide de ce qu'il leur restait de dents.

Marquis de Salade: "C'est une injustice!"
M. de Bougreville: "Puis-je m'enquérir de ce qui noircit ainsi vos humeurs, Monsieur?"
Marquis de Salade: "Foutredieu! Ces sales bougres sont dépourvus de raison!"
M. de Bougreville: "Il faut en effet en convenir."
Marquis de Salade: "Enfermer ainsi un homme de lettres! Quelle bêtise!"
M. de Bougreville: "Assurément! Vous êtes hommes de lettres?"
Marquis de Salade: "Certes, Monsieur; je suis aussi philosophe, dans tous les sens du terme."
M. de Bougreville: "Sans doute êtes-vous l'auteur de quelque obscur roman libertin, où se nouent et s'entremêlent les plaisirs de la volupté et ceux de la raison!"
Marquis de Salade: "Ils se nouent, en effet, et s'entremêlent; ils s'enchaînent et se fouettent, par ailleurs. Et ce n'est là que le premier chapitre."
M. de Bougreville: "Est-ce pour vos écrits que vous êtes enfermé ici?"
Marquis de Salade: "Tout à fait; mais est-ce un crime? Je n'ai écrit que quelques mots!"
M. de Bougreville: "On condamna des gens pour des raisons bien pires que celle-là."
Marquis de Salade: "Et vous, pourquoi êtes-vous derrière ces barreaux?"
M. de Bougreville: "Pour si peu! Après tout, je n'ai tué que quelques gens!"
Marquis de Salade: "Je comprends votre désarroi: il y a trop de gens en ce monde, et c'est un service que vous rendez aux Frangins que d'en tuer quelques-uns. Mais les dévots aveugles de notre imbécile despote ne sont pas de cet avis: ils ont la vanité de croire que notre race vaut quelque chose, sacredieu!"
M. de Bougreville: "J'ai déjà lu cela quelque part..."
Marquis de Salade: "Peut-être était-ce une page que j'ai écrite?"
M. de Bougreville: "Cela se peut; mais il me faudrait savoir à qui j'ai affaire."
Marquis de Salade: "Je suis le Marquis de Salade."
M. de Bougreville: "Marquis de Salade? LE Marquis de Salade?"
Marquis de Salade: "Celui-là même!"
M. de Bougreville: "C'est un honneur pour moi de vous rencontrer! Je suis Monsieur de Bougreville, un fervent disciple de vos préceptes! Ma foi, quelle heureuse coïncidence!"
Marquis de Salade: "Mais quel lieu exécrable pour faire une telle rencontre!"
M. de Bougreville: "En effet; je commence à me demander si ce bout de pain n'est pas plutôt un caillou."
Marquis de Salade: "Certes, mais il y a pire; comment puis-je foutre en cet endroit?"
M. de Bougreville: "Mon vit et mon cul, que j'ai par parenthèse fort gros, fort beaux et fort sales, sont à votre entière disposition, monsieur."
Marquis de Salade: "Je bande déjà; mais il me manquera quelque chose."

Un petit homme au crâne dégarni, vêtu d'une vieille soutane pleine de trous, et portant sous le bras un livre plein de pages vint se poser de l'autre côté des barreaux.

M. de Bougreville: "Oh, mais voilà le Curé de Saint-Engin! Monsieur le Marquis, cet homme pourra sans doute combler votre manque."
Curé de St-Engin: "Si ce qui vous manque est d'entendre les Saintes Écritures du Livre, ce manque sera assurément comblé."
Marquis de Salade: "J'y consens, mais à une condition: vous devez lire de dos!"
M. de Bougreville: "Comment, vous acceptez que l'on lise le Livre pendant que vous m'enculez?"
Marquis de Salade: "Ce sera vous qui allez m'enculer, mon bel ami; quant à ce bougre, comme vous verrez, je ne le ménagerai point."
M. de Bougreville: "Je crois que je comprends où vous voulez en venir..."
Curé de St-Engin: "Mais que dites-vous, exactement?"
Marquis de Salade: "Rien qui ne vous importe. Allez, retournez-vous, et lisez votre foutu Livre!"

Le curé s'exécuta; les postures s'arrangèrent.

Curé de St-Engin: "Ezéchiel engendra Azrael; Azrael engendra Sulminel; Sulminel engendra... hé! Mais que faites-vous!?"
Marquis de Salade: "Comme vous voyez, Monsieur de Bougreville, j'empoigne fermement la soutane de ce bougre, à travers les barreaux; je la dispose, de manière à ce que l'un des trous de la soutane révèle celui de son cul; il ne me reste qu'à y insérer mon vit jusqu'à la garde, et tout sera dit!"
M. de Bougreville: "Foutre! Quel ingénieux procédé!"
Curé de St-Engin: "Non! Laissez-moi! Pitié! Non!"
Marquis de Salade: "Votre résistance ne fait que m'enflammer davantage, tripledieu!"
Curé de St-Engin: "Non! Ah, la douleur..."
Marquis de Salade: "Voilà, j'y entre... ce que ce cul est serré!"
M. de Bougreville: "Vous venez d'entrer en terres vierges, je crois."
Marquis de Salade: "Quel divin cul vous avez! La masse de mes nerfs est fortement ébranlée!"
Curé de St-Engin: "Ah! Vous me déchirez!"
Marquis de Salade: "C'est fait! J'y suis!"
M. de Bougreville: "Oh! Mes esprits animaux s'affolent prodigieusement!"
Curé de St-Engin: "Les animaux, c'est vous! Comme je souffre!"
Marquis de Salade: "C'est excellent; mais continuez donc votre lecture; cela ajoutera une saveur toute particulière à la scène."
Curé de St-Engin: "Mais, dieu soit béni, êtes-vous complètement fous!!?"
Marquis de Salade: "Lisez votre foutu Livre, vit-de-dieu!"
Curé de St-Engin: "Sul... Sulminel... Sulminel... engendra... Ptolémée... Ptolémée engend... engendra... Joséphin..."
Marquis de Salade: "Cul-de-dieu! Quelle volupté! Plus profondément, Bougreville!"
M. de Bougreville: "J'y travaille; il manque quelques pouces; ça y est presque; c'est fait. Tenez, je vais vous étrangler légèrement; cela augmentera votre décharge encore davantage."
Marquis de Salade: "Quelles délices! Quelle volupté! Putain de triple foutre de bordel de sacredieu!"
Curé de St-Engin: "Joséphin engendra Lucius; Lucius engendra Philomène; Philomène engendra Elzéar..."
Marquis de Salade: "Ça y est! J'y suis! Je décharge! Je me meurs..."

Le Marquis de Salade tomba à la renverse.

Curé de St-Engin: "Oh, enfin! Cet enfer est terminé. Mais que s'est-il passé avec ce vil démon fait homme?"
M. de Bougreville: "Euh... eh bien, peut-être l'ai-je étranglé un peu trop fort..."

***


Les écrits du Marquis de Salade furent mis à l'index, la tête de Monsieur de Bougreville fut mise à la guillotine et le courageux cul du Curé de St-Engin fut canonisé. Deux siècles et demi plus tard, tout près de l'endroit où cette sordide histoire se déroula, deux hommes discutent paisiblement dans un hôtel trois étoiles.

Le prêtre: "Êtes-vous vraiment certain que dieu vit en Frange, après tout ce qu'on lui fit subir dans cet étrange pays?"
Rëal: "Mais puisque je vous le dis! Soyez patient; nous partirons le voir dès demain matin."
Le prêtre: "Je ne puis plus attendre, mais je me demande encore: si dieu vit en Frange, pourquoi dit-on toujours de notre chère Admérie que c'est "le pays de dieu"?"
Rëal: "Allons, ce n'est qu'une expression; mais je vous prouverai tout cela demain, lorsque nous verrons dieu en chair et en os."
Le prêtre: "Je le croyais immatériel..."
Rëal: "Taisez-vous maintenant, et allez dormir. Nous avons une grande journée devant nous demain."

Censurera-t-on cet épisode diablement libertin? Qu'est-ce qu'un esprit animal? Pourquoi construire un restaurant et un hôtel sur le site d'une prison du dix-huitième siècle? Y avait-il des savons dans les prisons de l'époque? Si dieu se souvenait de ces événements, habiterait-il vraiment en Frange? Elzéar engendra qui?

(Cliquez ici pour le prochain épisode!)