Épisode 3
Vol au-dessus d'un lit de cocus



La semaine dernière: Après les funérailles de Monsieur Bumblesmith, Rëal apparaît, le prêtre le chasse, Rëal gueule, le prêtre réplique, Rëal rétorque, le prêtre réfute, Rëal répond, le baryton fait le ménage et la foule en a marre. Rëal affirme connaître dieu personnellement, et savoir où il habite; tout le monde part à sa suite, Jon en tête, le prêtre en queue.

Quelques temps après, les postérieurs divers de tous ces gens emplissent les sièges rembourrés de l'avion numéro 665 d'Ailalair Inc. Voici un bref survol des conversations que l'on peut y entendre...

***


Le pilote: "Où allons-nous, déjà?"
Le co-pilote: "En Frange."
Le pilote: "Oh non!"
Le co-pilote: "Qu'y a-t-il?"
Le pilote: "Je déteste les Frangins."
Le co-pilote: "Pourquoi?"
Le pilote: "Parce qu'ils détestent l'Admérie."
Le co-pilote: "Et moi qui croyait que détester l'Admérie, c'était l'affaire des Rhabiens!"
Le pilote: "Allons donc, l'Admérie est assez grande pour que plusieurs peuples la détestent à la fois!"
Le co-pilote: "Et pourquoi nous détestent-ils autant?"
Le pilote: "Je ne sais trop... pour une obscure pacotille qu'ils nomment "pacifisme", je crois."
Le co-pilote: "Le "pacifisme"? Mais qu'est-ce donc que cela?"
Le pilote: "Ma foi, je n'en sais rien."

***


Patrick Pwayzie: "Cela... cela faisait longtemps que vous étiez à l'emploi de Monsieur Bumblesmith?"
Varda: "Cela faisait longtemps, oui."

Court silence durant lequel Patrick Pwayzie se gratte le genou gauche.

Patrick Pwayzie: "Et vous aimiez cela?"
Varda: "J'aimais cela, oui."

Brève intermède pendant laquelle Patrick Pwayzie se frotte le menton.

Patrick Pwayzie: "Croyez-vous vraiment que nous allons voir dieu?"
Varda: "Je le crois, oui."

Léger laps de temps au cours duquel Patrick Pwayzie se récure l'oreille gauche.

Patrick Pwayzie: "Que... que va-t-il se passer maintenant?"
Varda: "Quelque chose, oui."

Petit intervalle où Patrick Pwayzie cligne des yeux.

Patrick Pwayzie: "Aimez-vous la poterie?"

***


Le prêtre: "J'ai du mal à vous suivre; vous me dites que Le Livre n'est qu'un recueil de contes pour enfants?"
Rëal: "Oui, tout à fait."
Le prêtre: "Mais comment pouvez-vous avancer une telle sottise?"
Rëal: "Et comment pouvez-vous avancer le contraire?"
Le prêtre: "Eh bien, il a été clairement démontré que le Livre fut rédigé par la main collective des douze apostats!"
Rëal: "Les douze apostats... et quelle preuve avez-vous que ces types ont bel et bien existé?"
Le prêtre: "Une preuve irréfutable: tout cela, noir sur blanc et vrai comme nature, est écrit dans Le Livre!"
Rëal: "Hum, ces deux arguments se renforcent l'un et l'autre... Votre rhétorique est diablement efficace; pas mal pour un prêtre! Mais il reste encore un problème, et tout un: Le Livre est-il véridique pour autant?"
Le prêtre: "Pour toute réponse, je vous signalerai le fait que l'on a prouvé scientifiquement l'existence du fils de dieu, dont il est question dans le Livre."
Rëal: "Qui dit que tout ce que l'on raconte sur cette homme n'est pas que pure invention?"
Le prêtre: "Si le Livre n'avait aucun sens et ne contenait que des sottises, vous croyez vraiment qu'il serait encore imprimé de nos jours, que des millions de gens l'achèteraient et le liraient, que des milliards invoqueraient son nom et pratiqueraient ses préceptes, que les criminels feraient serment de vérité en posant la main sur sa couverture sacrée, enfin que toute notre culture serait basée sur ses principes divins?"
Rëal: "Vous êtes un adversaire de taille, car voici des arguments qui me paraissent, encore une fois, inébranlables. Mais je ne m'avoue pas vaincu pour autant: il vous manque à tous des éléments de l'histoire que personne, mis à part dieu et moi-même, ne pouvons révéler."
Le prêtre: "Alors je lui poserai mes questions à propos du Livre, quand nous verrons cet être glorieux."

Jon assène un coup du revers de sa main plastifiée derrière crâne dégarni du prêtre.

Jon: "Foutaises que tout cela! Moi, lorsque je verrai dieu, je poserai de vraies questions: pourquoi ai-je perdu mon bras et ma jambe, alors que je priais chaque jour? Pourquoi le Président Widebouche est-il mort, et de manière aussi ridicule? Pourquoi mon collègue Steve Gruelburger, mon ex-patron Monsieur Bumblesmith et mon ex-co-prisonnier Pierre Pilot sont-ils décédés, l'un à la suite de l'autre, sans raison? Comment met-on le caramel dans la Claramilk? Pourquoi l'émission d'Anmar Illogique a-t-elle été annulée?"
Rëal: "Ce sont des questions valables, mon cher disciple en formation, et vous aurez tout le loisir de faire part à dieu de vos interrogations. Mais, de grâce, laissez Anmar Illogique hors de tout cela."

***


Le co-pilote: "Y a-t-il des raisons de détester les Frangins, autres que ce "pacifisme" dont nous ne savons rien?"
Le pilote: "Je ne sais trop... ils croient qu'ils parlent mieux que nous, tiens!"
Le co-pilote: "Peut-être, mais il faut s'y résoudre... après tout, ce sont eux qui font les dictionnaires!"
Le pilote: "Alors... ils mangent du pain, boivent du vin et n'en ont que pour leur foutue tour de métal!"
Le co-pilote: "Certes; mais nous mangeons des sandwiches, buvons de la bière et n'en avons que pour notre foutue statue de béton."
Le pilote: "Ils aiment le soccer, et osent appeler cela football! Tout le monde sait ce qu'est le football, bordel; eh bien, pas eux!"
Le co-pilote: "J'aime bien le soccer, moi."
Le pilote: "Euh... il faut nous résigner, je crois."
Le co-pilote: "Il n'y a peut-être aucune raison tangible de détester les Frangins. Peut-être que nous..."
Le pilote: "Attends, merde, je sais: ILS LISENT DES LIVRES!!!"
Le co-pilote: "Dans le mille! Oui! Voilà une excellente raison de les détester!"
Le pilote: "Quelle bande de tarés!"
Le co-pilote: "En effet! J'ai envie de leur dire: "Hé! Les Frangins! Sortez donc de l'âge des cavernes!" Qui lit des livres de nos jours, sinon ces arriérés? Tout le monde sait que le livre a été remplacé, il y a fort longtemps, par la radio, qui céda plus tard sa place à la télévision!"
Le pilote: "Ha, ha, ha... tarés!"
Le co-pilote: "Hommes des cavernes!"
Le pilote: "Ha, ha... nous arrivons."
Le co-pilote: "Oui; fermons-la."

***


Patrick Pwayzie: "Et... vous aimez les choses lascives?"
Varda: "Cela dépend..."

Le baryton se racle la gorge, se replace les cheveux et s'approche lascivement de Varda.

Le baryton: "Excusez-moi, mademoiselle... êtes-vous célibataire?"
Patrick Pwayzie: "Eh bien, c'est que..."
Varda: "Je le suis."
Le baryton: "Très bien; je vous invite à dîner, alors?"
Patrick Pwayzie: "Mais..."
Varda: "C'est d'accord."
Le baryton: "Retrouvez-moi ce soir, à l'entrée de l'hôtel."
Patrick Pwayzie: "Je..."

La voix du pilote retentit dans l'avion.

La voix du pilote: "Votre attention s'il-vous-plaît: pour tous les passagers qui vont en Frange, nous arriverons à destination dans quelques moments. Pour les autres, vous vous êtes trompés de vol."
Rëal: "Nous y voilà! Il est l'heure pour nous tous d'aller voir dieu!"
Jon: "Excellent! J'ai quelques mots à lui dire, à ce foutu dieu!"
Rëal: "Vous avez dit la même phrase la semaine dernière."
Jon: "Je le sais; mais j'aime bien dire cela."

Varda ira-t-elle dîner avec le baryton? La baryton réussira-t-il à séduire Varda, lui qui n'a même pas de nom? Que fera Patrick Pwayzie? Pourquoi dieu vit-il en Frange? Lit-il des livres? Écoute-t-il la télévision? Sait-il comment mettre le caramel dans la Claramilk? Sait-il que l'émission d'Anmar Illogique a été annulée?

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