Épisode 23
Le stage
2e partie



La semaine dernière: Par le plus pur des hasards, divers individus convergent dans un congrès rëaliste, où les corps et les esprits s'échauffent et s'étourdissent. À la recherche de pep, Varda et Patrick Pwayzie n'y trouvent qu'une incitation à la poterie; à la recherche d'un peu de chaleur féminine, le Docteur Spinxer n'y trouve que la froideur d'un rejet; à la recherche d'une grande vérité, le prêtre et le baryton n'y trouvent qu'une grande nudité. Pour tout dire, seul Jon semble y être à son aise...

Dans cette foire très peu foraine, des marées d'hommes et de femmes très peu chrédules s'entrelacent et s'entrechoquent au gré de leurs fantaisies. L'air est empli d'un savant mélange de sueurs, de musc, d'encens, et d'une considérable variété de liquides corporels. La Bible des Mille et Une Positions ne suffirait pas à décrire toutes les contorsions auxquelles se livrent ces bonnes gens. La vrille amazonienne. Le lion échevelé. Le pélican inversé. L'anguille récalcitrante. Le train de minuit. La sucette du capitaine. Tout y passe, et encore. Jamais n'a-t-on vu tant de férocité, de zèle et d'invention dans l'art de satisfaire les pulsions les plus animales. Et puis, le ciel s'assombrit.

Varda: "Ah, ces gens savent assurément comment prier!"
Patrick Pwayzie: "Tiens, regarde! Jon est là-bas, sur cette tribune!"
Varda: "Mais que fait-il là-bas, sur cette tribune?"

Là-bas, sur cette tribune, nez en l'air, cravate au vent, Jon danse; enfin, pas vraiment: il se tortille, il se vautre, il se disloque dans tous les sens, mais assurément, il ne danse pas. Il chante, aussi; enfin, non: il gueule, il tonitrue, il expulse d'entre ses lèvres quelques borborygmes incompréhensibles, mais chanter, ce n'est pas cela. Devant lui, une centaine d'illuminés tentent d'imiter ses tortillations et ses tonitruances, et y réussissent assez peu. Le ciel se couvre davantage.

Patrick Pwayzie: "Pourquoi Jon danse-t-il là-bas, sur cette tribune?"
Varda: "Cette danse vigoureuse sert sans doute à donner du pep."
Patrick Pwayzie: "Non, non, non et non: tout ceci est trop étrange."
Varda: "Allons nous joindre à Jon, notre bienheureux collègue!"
Patrick Pwayzie: "Un jour, ce Jon est en chaise roulante, éclopé, pestant contre dieu et le monde."
Varda: "Allons danser!"
Patrick Pwayzie: "Le jour suivant, il a tous ses membres, et gesticule comme un écervelé dans un parc où tout le monde est à poil."
Varda: "Faisons-le pour notre pep!"
Patrick Pwayzie: "Comment un tel miracle a-t-il pu se produire?"
Varda: "Crions!"
Patrick Pwayzie: "Pourquoi ce Jon nous a-t-il emmené dans cet étrange congrès?"
Varda: "Bougeons!"
Patrick Pwayzie: "Pour tout dire: qu'est-ce que nous foutons ici, bordel?"
Varda: "Comme des pantins enragés!"
Patrick Pwayzie: "Pardon? Tu disais?"
Varda: "Et toi? Que disais-tu?"

***


À quelques décilitres de là, un vieux baryton à noeud papillon déambule paisiblement à travers les bras, jambes et autres membres, scrutant les alentours avec passablement d'intérêt; son ami le prêtre, non loin de là, balance au-dessus des têtes une sorte de fiole en métal, laissant échapper quelques goutelettes d'eau sur l'anatomie des disciples de Rëal.

Le baryton: "Que ces gens aient chaud, je veux bien le croire; mais croyez-vous vraiment que vous aller les rafraîchir avec ces quelques insignifiantes gouttes?"
Le prêtre: "Rafraîchir? Insignifiantes? Gouttes? Avez-vous seulement idée de ce que je suis en train d'accomplir?"
Le baryton: "Peu de choses, à ce que je vois."
Le prêtre: "Au contraire! Si vous n'y voyez rien, c'est parce que ce n'est pas leurs vilains corps que je suis en train de rafraîchir: je rafraîchis leurs âmes! J'éteins le feu malin qui consume leurs esprits malades! Je les purge des mouvements impurs qui les habitent! Je nettoie les taches du vice, et même les plus tenaces! Regardez: cela sent bon, et ça brille!"
Le baryton: "Et vous faites cela... en versant de l'eau sur ces gens?"
Le prêtre: "Ah, mais cette eau n'est pas n'importe laquelle! C'est, vous l'aurez peut-être deviné, de l'eau bénite! Cette douce liqueur, cet excellent élixir, ce divin nectar a des vertus que vous ne pourriez même pas soupçonner. Non, croyez-le, cette eau n'est plus une eau ordinaire; une fois aspergés, ces gens ne sont plus tout à fait les mêmes; une fois remplie, cette fiole n'en est plus une: c'est le robinet de dieu qui déverse son eau salvatrice dans l'évier de la débauche!"

Sur ces mots, le baryton s'arrête, puis applaudit. Dans le ciel, quelques nuages, devenus encore plus sombres, se mettent à tournoyer légèrement.

Le baryton: "Bravo... j'en ai presque les larmes aux yeux. Mais dites-moi, cher ami: comment vous y prenez-vous pour bénir cette eau?"
Le prêtre: "Je la verse dans un grand bol d'argent, et je fais tournoyer mon doigt sur la surface de l'eau en murmurant quelques prières bien senties, dont seuls les prêtres ont le secret."
Le baryton: "Et vous croyez vraiment que cela fonctionne?"
Le prêtre: "Assurément: sachez que l'on a prouvé l'efficacité de l'eau bénite il y a plus de cinq cent ans, que l'on a consigné tout cela dans vingt-deux in-folio de sept cent pages, et qu'à ce jour, personne encore n'a osé prouver le contraire."
Le baryton: "Je n'oserais m'attaquer à ces vingt-deux immenses bouquins, car ce que l'on y trouverait est probablement tout aussi immense; mais une question me brûle les lèvres: peut-on bénir de l'eau polluée?"
Le prêtre: "Absolument pas!"
Le baryton: "Vous utilisez donc de l'eau embouteillée?"
Le prêtre: "Encore moins!"
Le baryton: "Mais, vous en conviendrez avec moi que l'eau courante est de qualité souvent douteuse..."
Le prêtre: "J'en conviens."
Le baryton: "...que l'eau d'érable est trop sucrée, l'eau lourde, trop radioactive et l'eau dans le genou, trop dégoûtante..."
Le prêtre: "Tout à fait."
Le baryton: "Mais quelle sorte d'eau utilisez-vous, à la fin?"
Le prêtre: "Mais de l'eau pure, grand dieu! De l'eau pure!"
Le baryton: "Réalisez-vous que l'eau pure, la vraie, n'existe plus depuis au moins vingt ans, et que toute celle qui pourrait exister est soit polluée, soit traitée par des machines, soit exploitée et manufacturée par des embouteilleurs? Dans quelles eaux votre dieu se baigne-t-il?"

***


Un grand déchirement traverse le ciel de part en part. Les congressistes interrompent leurs coïts respectifs, lèvent les yeux et sourient. À la vue de ce spectacle, Jon se met à bouger et crier avec encore plus de fureur. Pâle de visage et de mains, Varda se blottit dans les bras de Patrick Pwayzie.

Varda: "Que se passe-t-il, mon fantôme d'amour?"
Patrick Pwayzie: "Je n'en sais rien, mais je ne suis plus un fantôme d'amour depuis longtemps."
Varda: "Mon... fantôme... d'amour..."

Entre les nuages, on voit poindre une étrange forme métallique.

Le baryton: "Putain de bordel de merde! Qu'est-ce que ce truc?"
Le prêtre: "Est-ce un oiseau?"
Le baryton: "Quel cliché! Mais est-ce un avion?"
Le prêtre: "Un hélicoptère?"
Le baryton: "Une montgolfière?"
Le prêtre: "Un dirigeable?"
Le baryton: "Des terroristes?"
Le prêtre: "...dieu?"
Le baryton: "...Superhéros Man?"
Le prêtre: "Non, rien de tout cela."
Le baryton: "J'en perds mon latin."

La forme descend doucement vers le sol, avec un bruit sourd mais strident. Cela ressemble à une assiette géante en aluminium, qui tourne sur elle-même.

Le machin se pose, une porte s'ouvre, une lumière s'allume: au rythme d'une musique endiablée, Rëal en sort, saluant la foule en délire. Jon cesse ses élucubrations, saisit un microphone, et s'écrie: "voici venir Rëal, notre gourou interstellaire, notre sauveur intergalactique, notre berger intersidéral!"

Porté par la foule, Rëal monte sur l'estrade.

Jon: "C'est un bonheur de vous revoir... maître."
Rëal: "C'est un bonheur partagé... cher clone."

Ce Jon est-il vraiment un clone? Comment cela est-il possible? Et où est le vrai Jon? Rëal est-il vraiment arrivé en soucoupe volante, ou est-ce une assiette en aluminium géante soutenue par une très grande ficelle? Patrick Pwayzie pourrait-il vraiment redevenir un fantôme d'amour? N'existe-t-il vraiment plus d'eau pure? Laquelle de ces positions est la meilleure: la pélican inversé, le colibri effréné ou la tordeuse d'épinette?

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