Épisode 20
Quelques souvenirs lointains et un peu de pisciculture



L'autre fois: Jon décide d'emmener Varda et Patrick Pwayzie, qui semblent s'être réveillés d'un profond coma, dans une cure de remise en forme; l'on vient chercher le Docteur Spinxer pour un stage de méditation sensuelle; depuis, plus rien.

Il avait été une fois, il y a laide lurette (oui, cela faisait si longtemps que la lurette elle-même n'était plus si belle), d'étranges histoires s'étaient déroulées en pays d'Admérie, vaste contrée où coulait l'eau pure comme le sang, où l'air ambiant s'emplissait de prières comme d'insultes, où l'on flattait d'une main et frappait de l'autre, enfin où cohabitaient guerre et paix, savoir et ignorance, meurtre et mystère, bière et vin, pain et jeux, sucre et graisse.

Vous souvenez-vous?

Chers convives, ouvrons à nouveau les poussiéreux livres d'histoires, et embrassons du regard les vies plus ou moins exaltantes des habitants de l'Admérie d'autrefois.

Il y avait Monsieur Bumblesmith, qui marchait de corridor en corridor dans les dédales du Grand Édifice, afin de confronter la mystérieux Grand Patron à propos du certificat de décès qu'on lui avait par erreur attribué...

Il y avait le Docteur Spinxer, qui avait presque résolu d'abandonner le grand marché de la séduction, jusqu'à ce qu'il rencontre Brigitte et ses sensuelles Rëalistes...

Il y avait Rëal lui-même, qui continuait de recruter de nouveaux membres pour sa secte-qui-n'en-est-pas-une-bien-qu'elle-ait-tout-ce-qu'il-faut-pour-l'être...

Il y avait Phideault Ballard, chien millionnaire, qui marchait de ruelle en ruelle, semant à tous vents sa canine semence, le membre dressé et la langue pendante, recherchant inlassablement une jeune caniche rose, le seul véritable amour qu'il eût connu...

Il y avait Monsieur Jingles, avocat et administrateur de la fortune dudit chien, qui parcourait l'Admérie avec ses associés, à la recherche de sa principale -bien que légèrement en rut- source de revenu...

Il y avait Jon Sweetpickle qui, après avoir perdu environ la moitié de ses membres, les avait tous retrouvés sans raison apparente et, après des années de souffrance, était enfin devenu patron de Business Inc...

Il y avait enfin Varda et Patrick Pwayzie, employés de Business Inc., qui se dirigeaient avec leur patron vers une cure de remise en forme, question de retrouver leur pep...

Vous souvenez-vous?

Et y avait-il quelqu'un d'autre? S'il y en avait, ils sont sombrés dans l'oubli, et plus profondément que les autres; on les avait abandonnés il y a longtemps, quelque part en Frange, on les avait oubliés là. Mais qui étaient-ils, et qu'était-il advenu d'eux? Le doux murmure des vagues et la brutale stridence du chant grégorien les ramenait lentement à notre mémoire, quelque part au milieu d'un lac admérien...

***


"Cum branchas in aqua pisces attrapat, in culo discipuli magister intrat..."

Le prêtre: "Allez-vous cesser de chanter? Vous les faites fuir!"
Le baryton: "Et la pisciculture, qu'est-ce que vous en faites?"
Le prêtre: "La quoi?"
Le baryton: "La pisciculture! Vous savez, la culture des poissons... On dit que le brochet est particulièrement sensible aux charmes du chant grégorien."
Le prêtre: "Ce sont des sottises!"
Le baryton: "Vous n'y croyez point?"
Le prêtre: "Point du tout!"
Le baryton: "Vous dites pourtant être croyant."
Le prêtre: "Rigolez tant que vous voudrez, mais de grâce, cessez de chanter, cela fait fuir le poisson."
Le baryton: "Ha ha ha! C'est une bonne blague, n'est-ce pas?"
Le prêtre: "Si l'on veut."
Le baryton: "Oh, l'on veut, l'on veut; mais il y a tout de même un fond de vérité."
Le prêtre: "Que non!"
Le baryton: "Et si!"
Le prêtre: "Il y a tout un monde de différences entre croire en dieu et croire à l'oreille musicale du brochet!"
Le baryton: "Mais au fond, cher ami, y a-t-il vraiment une différence?"
Le prêtre: "Bien sûr que oui!"
Le baryton: "En êtes-vous certain?"
Le prêtre: "Sachez que-- oh, ça mord!"

Le prêtre tire vers lui sa canne à pêche; celle-ci résiste; il tire de plus belle; une veine apparaît au front du thaumaturge; la lutte est féroce. Le baryton entonne un profond chant, à propos d'un jeune garçon; le prêtre tombe illico sur le derrière, et un fort gros et fort moustachu poisson, à l'autre bout du fil, sort brusquement du lac pour planer et atterrir dans la barque.

Le baryton: "Ho, ho, ho!"
Le prêtre: "Quoi? Qu'est-ce qu'il y a?"
Le baryton: "Ce poisson vient de prouver ma théorie!"
Le prêtre: "Vous croyez sincèrement, un, que ce poisson vous a entendu, et deux, que c'est pour cela qu'il a sauté dans notre barque?"
Le baryton: "Avez-vous une meilleure explication?"
Le prêtre: "La main de dieu: la providence!"
Le baryton: "La providence, la providence... à vous écouter, voilà la cause de tout!"
Le prêtre: "Précisément! Le monde est un immense échiquier, dieu est roi, et nous sommes ses pions!"
Le baryton: "À vous entendre, avec vos métaphores bon marché, on voudrait parfois croire que vous êtes plutôt le fou..."
Le prêtre: "Et vous croyez peut-être que ci-devant ce poisson est intéressé par votre damné Iphiclès?"
Le baryton: "Intéressé ou non, force est de reconnaître que ce poisson a été foudroyé par l'incroyable vibrato de mon voluptueux chant!"
Le prêtre: "Voilà sans doute la différence fondamentale entre nous: je crois en dieu, et vous croyez en vous."
Le baryton: "En effet, je suis mon propre dieu."
Le prêtre: "On a déjà vu des dieux plus... dieutiques."
Le baryton: "Sans doute, mais vous n'en avez jamais rencontré avant moi."
Le prêtre: "Nous avons pourtant failli le faire."
Le baryton: "Vous avez donc cru aux sornettes de ce Rëal? Et vous refusez de croire en ma théorie? Ça y est, je ne vous connais plus."
Le prêtre: "Mais enfin, comprenez-moi! J'ai consacré toute ma vie à dieu. Si toutefois j'avais la chance d'un jour le rencontrer, ce serait l'aboutissement ultime de toute ma vie!"
Le baryton: "Vous ne trouvez pas que vos objectifs de carrière sont un tantinet... irréalistes?"
Le prêtre: "C'est précisément pour cela qu'il faut croire, cher ami."
Le baryton: "Tiens, faisons un pari."
Le prêtre: "Cela est contre ma religion, vous le savez bien."
Le baryton: "Alors il n'y aura pas d'argent en jeu."
Le prêtre: "Quoi, alors?"
Le baryton: "Si je gagne, me laisserez-vous chanter à ma guise lors de nos parties de pêche?"
Le prêtre: "Je veux bien, mais malgré vos prétentions, je ne vous laisserai pas gagner si facilement."
Le baryton: "Très bien. Alors nous retournerons voir ce Rëal, et je vous prouverai que son discours n'est que de la frime, qu'il n'a jamais connu dieu, et que jamais il ne le fera rencontrer à personne. Si je perds, bien entendu, c'est parce que cet imbécile de Rëal aura eu raison, et alors vous rencontrerez sans doute dieu."
Le prêtre: "C'est d'accord. Topons-la, alors!"
Le baryton: "Vous allez voir, je vous prouverai que ce fumiste de Rëal n'est qu'un-- Tiens tiens! Ça mord!"

Quelle sorte de poisson le prêtre et le baryton attrapperont-ils cette fois? Le baryton réussira-t-il à prouver que Rëal n'est qu'un tiens tiens ça mord? Ou le prêtre rencontrera-t-il dieu? Les brochets connaissent-ils Iphiclès? Se souviendra-t-on de tout cela? Et vous, vous souvenez-vous?

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