Épisode 19
Un truc gluant



Il y a fort fort longtemps: Dans un cabinet du Grand Édifice, Monsieur Bumblesmith fait la rencontre du Marquis de Salade, qui a passé les deux cent dernières années en ces lieux à foutre, à foutre, à philosopher et à foutre. Après avoir devisé de l'existence hypothétique du mystérieux Grand Patron, après n'avoir ni pratiqué la sodomie active, ni la passive, Bumblesmith poursuit sa route à la recherche du Grand Patron et de nouveaux vêtements.

Patrick Pwayzie ouvre les yeux.

"Que... où suis-je?"

Il est dans son bureau, au 58ième étage. Il a les yeux cernés, les cheveux ébourriffés, les lèvres gercées, de très longs ongles, de très longs cheveux; ses vêtements sont fripés, il est sale, il pue, il pue tellement, putain qu'il pue; il se lève du sol, et cela fait une sorte de bruit de succion, comme si un truc gluant le liait au plancher. Il est maigre, très maigre, trop maigre, maigre comme un anorexique ou pire, comme un top-model. Les contours de son corps sont découpés avec précision dans le centimètre de poussière qui orne le plancher.

Un violent cri de femme surgit de la salle de bains et déchire légèrement les tympans pleins de cire de Pwayzie.

"Va... Varda?", demande Pwayzie avec très peu de décibels.

Pwayzie titube vers les environs de la direction générale du lieu approximatif d'où émane la stridente - et persistante - complainte de Varda.

Il s'aplatit contre la porte de la salle de bains des dames.

Patrick Pwayzie: "Ve... Va... Var... da? Tout va bien?"
Varda: "NOOOOON!!!"
Patrick Pwayzie: "Mais que s'est-il passé ici?"
Varda: "J'en sais rien!!"
Patrick Pwayzie: "Mais qu'est-ce que toute cette poussière, que ces plantes désséchées, que ces papiers jaunis, que cette odeur de moisi?"
Varda: "Je n'en ai aucune idée, mais j'ai les jambes aussi poilues qu'un grizzli! Fais quelque chose!"
Patrick Pwayzie: "Et qu'est-ce que cette tapisserie qui ondule, que cette lampe qui pendule, que cette chaise qui glandule?"
Varda: "Qu'est-ce que tu racontes?"
Patrick Pwayzie: "Oh. Euh... Je... Je."
Varda: "Tu?"
Patrick Pwayzie: "Oh! Désolé, j'ai des étourdissements."
Varda: "Et alors? Je te signale que ne sors pas d'ici avec tout ce poil!"
Patrick Pwayzie: "Je vais voir ce que je peux faire."

Patrick Pwayzie, par une élégante démarche qui rappelle par endroits celle d'un pantin disloqué, déambule vers les environs de la direction générale du lieu approximatif de l'ascenseur.

***


Quelque part dans une chambre d'hôtel admérienne, le Docteur Spinxer ouvre un journal.

Dr. Spinxer: "Quoi? Tout le monde est en grève? Président d'Admérie a été réélu!? Wilbrod a de nouveaux cheveux?!? Anmar Illogique travaille à la ferme!?!? Que s'est-il passé? Bordel, cela ne se peut! Pendant combien de temps ai-je pu dormir dans cette chambre d'hôtel?"

On frappe à la porte.

Dr. Spinxer: "Oh non! Peut-être est-ce le propriétaire de l'hôtel, sans nul doute accompagné d'une facture qui ne peut être que fort salée, voire juteuse et épicée..."

Une voix d'homme se fait entendre.

L'homme: "Allez, Monsieur Spinxer, nous savons que vous êtes là."
Dr. Spinxer: "Monsieur Spinxer? Vous devez faire erreur. Je suis... eh bien, voilà, je suis... je suis Monsieur... Monsieur Pumpernickle!"
L'homme: "Eh bien, nous ne sommes pas dupes, Monsieur Broutelacuiller."
Dr. Spinxer: "Popernackle. C'est Popernackle, mon nom."
L'homme: "Nous savons qui vous êtes, Beurresaugrenu."
Dr. Spinxer: "Plopdepillow."
L'homme: "Allons, Monsieur Boldegruau, vous êtes un très mauvais menteur."
Dr. Spinxer: "Je ne mens pas, et je persiste à dire que je me nomme Poldepotter."
L'homme: "Nos dossiers indiquent clairement, Monsieur, que vous ne vous nommez pas Bordepantalon."
Dr. Spinxer: "Plumpudding, vous dis-je!"
L'homme: "Nous ne vous croyons pas, Barredesavon."
Dr. Spinxer: "Parmenfladdel!"
L'homme: "Nous ne marchons pas, Bancdepoisson."
Dr. Spinxer: "Pullfulldelhertzgrubbel!"
L'homme: "Assez! Cessez ce jeu, Monsieur Sphincter!"
Dr. Spinxer: "Non! Non! Non, non, non et renon! Je ne me nomme pas Sphincter! Je déteste que l'on me nomme ainsi! C'est tout à fait ridicule! C'est de mauvais goût! Et c'est absolument faux! Faux, vous dis-je! C'est Spinxer, mon nom! Spinxer, Spinxer, Spinxer et rien d'autre! Z'avez compris!?"
L'homme: "En effet."
Dr. Spinxer: "Non! Je veux dire... enfin. Non! Je ne suis pas... enfin oui, je suis... mais de toute manière, je n'ai pas un rond. Je suis cassé, je suis taulé, je suis presque sans-papier! Je n'ai pas de quoi vous payer, en somme."
L'homme: "Mais nous ne voulons pas de votre argent."
Dr. Spinxer: "Mais que voulez-vous, alors?"
L'homme: "Nous voulons vous initier aux préceptes du rëalisme! Nous venons de la part de Brigitte. Vous vous souvenez?"
Dr. Spinxer: "Quoi? C'était pas des blagues, ces histoires de prières orgiaques et de baises cosmiques?"
L'homme: "Vous n'avez qu'à nous suivre, et vous verrez bien."
Dr. Spinxer: "Donnez-moi cinq minutes."

***


Patrick Pwayzie: "Voici de la crème fouettée pour vous nourrir, et de la crème à raser pour vous entretenir. Faites attention de ne pas confondre."
Varda: "Oui. T'es gentil, chéri. Et cesse de me vouvoyer."
Patrick Pwayzie: "Ah oui, nous nous tutoyons, j'oubliais! Alors pendant que tu te refais une beauté, je vais faire un peu de ménage."

Il saisit vigoureusement le Suck-o-Matic 3000, appuie sur l'interrupteur. La machine fait un boucan infernal, engouffrant avec avidité et sans broncher la moultitude de poussière qui s'étend devant elle.

Brusquement, à mi-chemin, Pwayzie s'arrête et éteint l'appareil.

Patrick Pwayzie: "...chéri??"

Le front plissé, le sourcil froncé et les tempes suintantes, il se dirige vers la salle de bains des dames.

Jon, frais et dispos, impeccablement vêtu d'un habit gris et sans plis, surgit devant lui.

Jon: "Monsieur Pwayzie! Comment allez-vous?"
Patrick Pwayzie: "Je suis... très reposé."
Jon: "En effet! On dirait que vous avez dormi pendant sept mois!"
Patrick Pwayzie: "Je ne saurais dire le contraire. Tout cela est très étrange."
Jon: "Et cela aide assez peu votre productivité, cher ami."
Patrick Pwayzie: "J'en conviens."
Jon: "Et que fait notre chère secrétaire?"
Patrick Pwayzie: "Je crois qu'elle se déleste d'un excédent de pilosité."
Jon: "Mais bien sûr! Où avais-je la tête? L'entretien pileux est une règle d'or du secrétariat!"
Patrick Pwayzie: "On ne saurait assez insister sur cette question."
Jon: "C'est fondamental."
Patrick Pwayzie: "Tout à fait."
Jon: "Voici ce que je vous propose: comme vous me semblez assez fatigués, je vous emmène faire une petite cure de remise en forme d'une semaine, à mes frais, question que vous retrouviez votre pep."
Patrick Pwayzie: "Notre pep?"
Jon: "Oui, votre pep! Bien qu'il m'en coûte de vous y emmener, ce séjour est nécessaire; il n'existe malheureusement aucune pilule pour le pep."
Patrick Pwayzie: "Il faudrait bien que quelqu'un l'invente, cette pilule pour le pep."
Jon: "Oh, médecins de la caboche, mécanos des humeurs, toubibs du for intérieur, enfin vous tous qui oeuvrez sous l'occiput, quand, oh quand nous donnerez-vous une pilule pour le pep? Sans pep, nous ne sommes rien, nous sommes des mollusques, des larves pantouflardes, des masses inertes et gélatineuses! Que feraient les hommes et les femmes d'affaires sans pep? Que feraient-ils? Hein?"
Patrick Pwayzie: "Ma foi, ce serait l'anarchie."
Jon: "Et comment! Et pas une simple anarchie de banlieusard, non! Une anarchie anarchique, et rien de moins! Sans pep, que deviendraient toutes ces poignées de mains, tous ces formulaires, tous ces appels-conférence? Ils se perdraient dans le flot indescriptible des jours fuyants, dans la chaîne insubmersible de l'infini cosmique, dans le néant imperceptible des années qui passent et repassent..."
Patrick Pwayzie: "Vous délirez, Monsieur."
Jon: "Sans doute, sans doute. Mais le pep, et par-là même le salut des affaires, est à ce prix."
Patrick Pwayzie: "Alors nous devons retrouver notre pep!"
Jon: "Et vous le retrouverez... dès que Varda sera sans poil."

Les employés de Business Inc. sauront-ils revenir de leur sommeil de sept mois et retrouver leur pep? Jon continuera-t-il à délirer? Varda terminera-t-elle de se raser? La crème fouettée peut-elle servir au rasage, et la crème à raser, à l'ingestion? Le Docteur Spinxer le fera-t-il enfin, ce foutu stage de méditation sensuelle? L'auteur l'écrira-t-il enfin, ce foutu feuilleton?

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