Épisode 18
La philosophie dans le cabinet



La semaine dernière: Désemparé, le Docteur Spinxer s'affaisse sur un trottoir admérien; il se relève, s'affaisse à nouveau, se relève, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il rencontre Brigitte, une jolie et fervente religieuse, qui l'invite à un "stage de méditation sensuelle". Pas du tout en manque de stage, mais légèrement en manque de méditation et énormément en manque de sensuel, Spinxer se résout à la suivre.

Quelque part, dans une salle d'attente du Grand Édifice, se trouvent douze chaises, de modèles et de couleurs diverses. Sur ces douze chaises, sont assises douze personnes, d'âge, de taille et de sexes divers. Les quatres murs sont tapissés d'affiches de hauteur, de largeur et de contenu divers. Le plancher est recouvert de tuiles diverses.

Au fond de cette salle d'attente aux attraits divers, un rideau gris est accroché; derrière ce rideau on peut entendre des cris, gloussements et gémissements divers.

Parmi les patients - oui, ce sont des patients, car toute salle d'attente, par définition, exige une certaine dose de patience - il y a Monsieur Bumblesmith, un homme aux tempes grisonnantes, au regard assuré et aux bras velus, lestement vêtu d'une jaquette blanche d'hôpital fendue à l'arrière. À ses côtés, il y a Troy, un vieux gris au visage rongé par les intempéries, les années et les rats, recouvert d'un amoncellement difforme de draps souillés et de lambeaux moisis. Qu'attendent-ils? Que font-ils là? Il n'en savent rien.

Troy: "Que faites-vous ici, sale hypocrite truqué?"
M. Bumblesmith: "La même chose que vous, vieille loque humaine!"

Ils se jettent dans les bras l'un de l'autre, poliment et prudemment. Ils lâchent prise, promptement et dédaigneusement. Monsieur Bumblesmith essuie sa jaquette, sans doute imprégnée d'une quelconque substance visqueuse, noire et odorante. Troy essuie son amas de tissu, sans doute imprégné de saleté, d'hypocrisie et de trucage.

M. Bumblesmith: "Malgré tout, il fait bon de trouver quelqu'un que l'on connaît dans cet étrange édifice."
Troy: "Ouais... même si ce quelqu'un est hypocrite et, par-dessus le marché, truqué!"
M. Bumblesmith: "Vous savez, je vous avais bien entendu la première fois; il n'est pas nécessaire de me le rappeler à toutes les deux phrases."
Troy: "Vous avais-je déjà dit cela?"
M. Bumblesmith: "Vous n'avez jamais dit autre chose."
Troy: "Pardonnez-moi si je suis plus troué que le commun des mortels: j'ai des trous dans la mémoire, dans le visage, dans mon vêtement... Oh et puis zut, vous autres, les truqués, faut toujours tout vous répéter, sinon vous ne comprenez rien!"
M. Bumblesmith: "Mais qu'est-ce que cela veut dire, à la fin?"
Troy: "Quoi donc?"
M. Bumblesmith: "Qu'est-ce qu'un homme truqué?"
Troy: "Si vous ne le savez pas, vous ne méritez pas de le savoir."

Un type à l'accent frangin gueule de derrière le rideau gris: "Au suivant!"

M. Bumblesmith: "Voilà, c'est mon tour."
Troy: "Sans doute, mais qu'y a-t-il de l'autre côté de ce rideau?"
M. Bumblesmith: "Peut-être quelqu'un qui saura me dire où est le Grand Patron, ou quelqu'un qui me fournira de nouveaux vêtements."
Troy: "Vous pouvez toujours rêver: ce sera probablement un hypocrite truqué, comme tous les autres."

Bumblesmith traverse le rideau. Il entre dans une sorte de cabinet de médecin, parsemé de grands rideaux rouge et or, parfumé d'encens, décoré de toiles, de sculptures, de livres. En plein centre il y a un jeune homme complètement nu, penché vers l'avant, accoudé à une table d'observation.

M. Bumblesmith: "Désolé, je croyais que c'était mon tour."

Derrière l'un des rideaux rouges, une voix répond: "Veuillez poser votre cul sur cette chaise. Votre tour viendra."

Le rideau s'écarte, pour donner à voir un spectacle saisissant: un homme vêtu de somptueux habits, le visage poudré, la tête coiffée d'une perruque blanche, les mains gantées de soie blanche.

M. Bumblesmith: "Je suis saisi. Où avez-vous trouvé ces vêtements?"
Marquis de Salade: "Je suis le Marquis de Salade, et voici mon assistant, Monsieur Chérubin Cherpain."

Le jeune homme nu et penché fait signe de la main.

M. Bumblesmith: "Et vos vêtements? Où les avez-vous trouvés?"
Marquis de Salade: "Que vous importe? Ce ne sont que de simples parures, tissées par la main de l'homme pour cacher les splendeurs de la nature."

Il enlève ses gants de soie.

M. Bumblesmith: "Il m'importe que certaines de mes... splendeurs... sont visibles, et qu'elles ne devraient pas l'être."
Marquis de Salade: "Votre cul est donc à la portée de tous. Où est le mal?"
M. Bumblesmith: "Ce postérieur est à moi, et à moi seul. Je n'ai aucune envie de le partager."
Marquis de Salade: "Foutre, débarassez-vous de ces préjugés. Votre cul me semble tout à fait invitant, et si j'en juge de la disposition générale de vos organes, je ne serai point le premier à le perforer!"
M. Bumblesmith: "Que... quoi!!?"
Marquis de Salade: "Prenez exemple sur mon assistant. Nous nous entendons à merveille: il aime à recevoir quatorze pouces dans le cul, et il se trouve que j'ai justement quatorze pouces à y mettre."

Le Marquis retire son habit. Chérubin Cherpain remue le derrière.

M. Bumblesmith: "Que faites-vous, exactement?"
Marquis de Salade: "Quelle partie de "quatorze pouces dans le cul" ne comprenez-vous pas?"
M. Bumblesmith: "Je... je..."
Marquis de Salade: "Pourquoi dois-je expliquer cela à tous les gens qui passent ici? Il s'agit pourtant de la chose la plus naturelle en ce monde!"
M. Bumblesmith: "Ne sommes-nous pas faits pour baiser les femmes, et les baiser par devant?"
Marquis de Salade: "Un objet rond est-il donc fait pour entrer dans un orifice de forme ovale? Ledit objet rond, en s'insérant dans ledit orifice ovale, ne risque-t-il pas de rendre la femme, pendant au moins neuf mois, incapable de donner ni de recevoir de plaisir, tout en peuplant inutilement la terre d'infects marmots? Ne risque-t-il pas de s'affliger de je ne sais quelle maladie? Je vous le demande: n'est-il pas préférable pour un vit de forme ronde de s'enfoncer dans un orifice qui est lui aussi de forme ronde, beaucoup plus sécuritaire, et qui est le partage de tout le genre humain, soit le trou du cul?"
M. Bumblesmith: "Je... vous avez peut-être raison. Mais je continuerai à baiser par devant."
Marquis de Salade: "J'ai débattu de cette question pendant plus de deux siècles, et rien n'a changé. Tant pis pour vous. Tant pis pour les hommes. Faites ce que vous voulez, mais moi, je bande."

Le Marquis donne quelques directives à son assistant. Les attitudes s'arrangent.

M. Bumblesmith: "Vous êtes ici depuis deux siècles? Comment cela est-il possible?"
Marquis de Salade: "Je n'en sais rien, et cela m'est égal. La mort est sans doute une autre chimère créée par des prêtres débiles pour attiser la peur de leurs imbéciles disciples."
M. Bumblesmith: "Mais j'y pense: puisque vous êtes ici depuis si longtemps, vous devez savoir beaucoup de choses!"
Marquis de Salade: "Forcément. Voilà quatre pouces d'enfoncés, Monsieur Cherpain."
M. Bumblesmith: "Pouvez-vous me dire où nous sommes? Quel est cet étrange lieu, ce Grand Édifice?"
Marquis de Salade: "C'est une immense construction: de plus en plus de gens y entrent, et assez peu de gens semblent en sortir. J'en suis fort aise: plus il y a de fous, plus on fout. Six pouces, Monsieur Cherpain!"
M. Bumblesmith: "On ne peut en sortir?"
Marquis de Salade: "Qu'en sais-je? Au reste, je n'en ai cure: à chaque jour, je fous une multitude de culs, de toutes les races, de toutes les sortes, de toutes les dimensions, et personne n'essaie de me mettre en prison ni de me couper la tête. Je puis écrire et philosopher à ma guise. À quoi me servirait-il de quitter ce lieu? Huit pouces, Monsieur Cherpain!"
M. Bumblesmith: "Qui est le Grand Patron?"
Marquis de Salade: "Il n'existe pas. Dix pouces, Monsieur Cherpain!"
Chérubin Cherpain: "C'est un fait!"
M. Bumblesmith: "Comment, il n'existe pas? Comment, c'est un fait? Que dites-vous?"
Marquis de Salade: "Rien ne prouve que le Grand Patron existe. Douze pouces, Monsieur Cherpain!"
M. Bumblesmith: "Peut-on prouver qu'il n'existe pas?"
Marquis de Salade: "Il ne peut exister; cela est contre nature. Son existence même défierait la raison et le sens commun. Cela fait plus de deux siècles que je suis en ces lieux, que j'y fous tout ce que l'on peut foutre, et je puis vous assurer que jamais je ne foutis le cul ce Grand Patron, ni celui d'un homme qui le connut."

Monsieur Bumblesmith se lève de sa chaise.

M. Bumblesmith: "Que ce Grand Patron existe ou qu'il n'existe pas, je dois le trouver. Il y a quelque chose de pourri dans le Grand Édifice."
Marquis de Salade: "Vous feriez meilleur usage de votre temps à remplir du foutre le plus épais et le plus abondant le cul d'une jeune vierge, mais si vous préférez vous vautrer dans vos faux espoirs et vos insipides chimères, tant pis pour vous. Quatorze pouces, Monsieur Cherpain! Ah! Quadruple bougre de foutredieu! Que le Grand Patron suce les couilles de satan! Je jouis!"

Le Grand Patron existe-t-il? Si oui, Monsieur Bumblesmith le trouvera-t-il? Sinon, perdra-t-il son temps? Bumblesmith trouvera-t-il un jour des vêtements? Troy prendra-t-il un jour un bain? Cette histoire sera-t-elle un jour cohérente? Que se passerait-il si le Marquis de Salade se rendait à seize pouces?

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