
Épisode 12
Monsieur X001245L
La semaine dernière: Phideault Ballard, chien milliardaire, brise sa laisse de cuir pour poursuivre une jolie caniche rose, laquelle se trouve à bord d'une rutilante voiture rouge, au grand dam de Monsieur Jingles, son avocat, lequel enrage sur le gazon vert.
Monsieur Bumblesmith ouvre les yeux. Où est-il? Il regarde autour de lui: les murs sont blancs, la porte, le lit dans lequel il est couché, le plancher, les rideaux, les plantes: tout est blanc. Il a une aiguille au bras, un pansement au cou, un bracelet au poignet et un mal à la tête.
"Que fais-je dans un hôpital?"
Il se lève, se positionne devant le miroir blanc, et regarde son pansement blanc.
"Ah oui, Hortense Deux m'a mordu... Il a tellement dû m'en vouloir: pourquoi diantre, aussi, ai-je baptisé ce piranha mâle d'un nom de femelle? J'aurais pourtant dû me rappeler que les piranhas mâles ont un niveau de testostérone très élevé."
Dans le reflet blanc du miroir blanc, Bumblesmith aperçoit une feuille de papier blanche, accrochée au pied de son lit blanc. Il se retourne pour la saisir: la fente arrière de sa jaquette blanche laisse poindre une partie de son postérieur blanc. Il lit ladite feuille:
La feuille: "Nom: James Georges Roosevelt Theodore Brown Bumblesmith Junior."
M. Bumblesmith: "Ah, c'est bien moi."
La feuille: "Numéro d'identification: X001245L."
M. Bumblesmith: "Tiens, un nouveau système de classement des patients. Chouette!"
La feuille: "Poids: proportionnel à sa taille. Taille: proportionnel à son poids."
M. Bumblesmith: "On ne saurait être plus proportionnel!"
La feuille: "Yeux: bruns. Cheveux: gris."
M. Bumblesmith: "Oh, j'y pense: il faut que j'achète de la teinture à cheveux."
La feuille: "Raison du décès: morsure au cou par piranha mâle frustré."
M. Bumblesmith: "Quoi?"
La feuille: "Raison du décès: morsure au cou par piranha mâle frustré."
M. Bumblesmith: "Comment, raison du décès?"
La feuille: "Raison du décès: morsure au cou par piranha mâle frustré."
M. Bumblesmith: "De quelle farce s'agit-il?"
La feuille: "Raison du décès: morsure..."
M. Bumblesmith: "J'en ai assez de relire cette feuille; il y a erreur, voilà tout. Il me semble que si j'étais vraiment aussi décédé qu'ils le prétendent, je ne serais pas debout dans une chambre d'hôpital avec une jaquette blanche entrouverte à l'arrière! Je vais de ce pas corriger cette bévue."
Il débranche l'aiguille à son bras, et quitte la chambre blanche. Il emprunte le corridor B-8, tourne à l'intersection I-19, descend l'escalier N-32, bifurque par le couloir G-48, pour enfin aboutir au guichet O-61.
M. Bumblesmith: "Bingo! J'ai trouvé!"
Il s'approche du guichet; il y a une plaque de verre, avec un trou au bas, question de laisser passer divers formulaires blancs, divers gobelets contenant parfois de l'urine, parfois quelque liquide blanc, ou encore divers chèques en blanc. De l'autre côté de la plaque de verre se trouve une réceptionniste qui affiche avec fermeté et rudesse son âge avancé, sa permanente, sa verrue au menton et ses épaisses lunettes.
La réceptionniste: "Êtes-vous perdu, Monsieur?"
M. Bumblesmith: "Non, je ne crois pas."
La réceptionniste: "Alors que faites-vous ici?"
M. Bumblesmith: "J'aimerais signaler une petite erreur dans vos dossiers."
La réceptionniste: "Nous ne faisons jamais d'erreur, Monsieur."
M. Bumblesmith: "Et pourtant vous en avez faite une."
La réceptionniste: "Jamais d'erreur, vous dis-je."
M. Bumblesmith: "Peut-être pas vous, chère dame, mais sans doute l'un ou l'une de vos collègues, du moins."
La réceptionniste: "C'est impossible."
M. Bumblesmith: "Je suis pourtant la preuve vivante du contraire!"
La réceptionniste: "Ah oui?"
M. Bumblesmith: "Regardez seulement cette feuille, que j'ai trouvé accrochée au pied de mon lit."
La réceptionniste: "Qu'est-ce qu'elle a, cette feuille?"
M. Bumblesmith: "Mais regardez-la!"
La réceptionniste: "J'ai regardé, et tout est en règle."
M. Bumblesmith: "Mais non, mais non, vous n'y êtes pas..."
La réceptionniste: "Je ne vois pas le problème."
M. Bumblesmith: "Sauf votre respect, vos lunettes servent-elles à quelque chose, Madame?"
La réceptionniste: "Elles ne servent qu'à décorer harmonieusement mon visage angélique. Pourquoi?"
M. Bumblesmith: "Parce que cette feuille indique que je suis mort."
La réceptionniste: "Si elle indique que vous êtes mort, c'est que vous l'êtes, Monsieur."
M. Bumblesmith: "Mais non, je ne le suis pas. Voyez plutôt."
Bumblesmith ouvre la porte située près de là, passe derrière le guichet, empoigne la réceptionniste par la taille, et virevolte adroitement avec elle dans une valse experte, tout en fredonnant joyeusement un air léger et entraînant. Elle pose ses mains fémininement viriles sur le postérieur découvert de Bumblesmith. Mais elle ne sourit pas.
M. Bumblesmith: "La, lala, lalalaaa la... Dites-moi, chère dame..."
La réceptionniste: "Qu'y a-t-il?"
M. Bumblesmith: "Un mort saurait-il valser ainsi? Pourrait-il chanter ainsi? Aurait-il seulement idée de charmer ainsi?"
La réceptionniste: "Sans doute. Vous n'êtes pas le premier, après tout."
M. Bumblesmith: "Je ne comprends pas où vous voulez en venir."
La réceptionniste: "Si la feuille indique que vous êtes mort, Monsieur X001245L, c'est que vous êtes mort, et il n'y a rien à ajouter."
M. Bumblesmith: "Mais c'est absurde..."
La réceptionniste: "Ils disent tous cela."
M. Bumblesmith: "Qui?"
La réceptionniste: "Tous les autres."
M. Bumblesmith: "Quels autres?"
La réceptionniste: "Tous les autres qui sont morts, comme vous, et qui, comme vous, croient qu'ils sont encore vivants."
Monsieur Bumblesmith lâche la main de la réceptionniste, qui virevolte puis tombe sur sa chaise.
M. Bumblesmith: "Mais non, je ne suis pas..."
La réceptionniste: "Si, vous l'êtes."
M. Bumblesmith: "Et que se passe-t-il, maintenant?"
La réceptionniste: "Que voulez-vous dire?"
M. Bumblesmith: "Où est la caméra cachée?"
La réceptionniste: "Je vous demande pardon? Je ne sais pas de quoi vous parlez."
M. Bumblesmith: "Cela est évident, ce me semble: il s'agit d'un immense canular, sans doute orchestré par l'un de mes collègues, par l'un de mes amis, par l'une de mes amantes, peut-être par tous ceux-là à la fois, et sans doute sont-ils cachés derrière ce mur blanc, à se bidonner pendant que je valse en jaquette d'hôpital avec une vieille dégénérée qui essaie de me faire croire que je suis mort. Bientôt, je le sens, ils sortiront tous de derrière le mur, avec les techniciens, les caméramans, les éclairagistes et les producteurs, et ils se mettront tous à rire en me pointant du doigt, se frappant les cuisses jusqu'à en arracher la peau, s'esclaffant à pleins poumons jusqu'à en étouffer, s'écarquillant les yeux jusqu'à les faire éclater. Il y aura des ballons, des guirlandes, des trompettes, des crécelles. Ensuite ils me serreront la main, me taperont le dos, me masseront les épaules, me donneront un chèque que je signerai, que j'encaisserai et que je dépenserai, puis enfin ils diffuseront tout le tralala aux heures de grande écoute. Voilà, j'ai tout saisi, j'ai tout pigé, la blague a assez duré! Vous pouvez sortir, maintenant! Ha, ha, ha!"
La réceptionniste hausse les épaules et regarde Monsieur Bumblesmith d'un air dépité.
M. Bumblesmith: "Vous voulez dire que... non?"
La réceptionniste acquiesce en silence.
Monsieur Bumblesmith, vêtu d'une blanche jaquette d'hôpital, serrant son blanc certificat de décès, se laisse choir sur une chaise en cuir blanc. Il regarde le mur blanc qui s'interpose devant lui, avec le fol espoir que derrière se cache une ribambelle d'amis, de caméras et de producteurs, mais avec pour seule certitude que devant il n'y a, après tout, qu'un mur blanc.
Où est Monsieur Bumblesmith? Est-il vraiment mort? Pourquoi alors est-il vivant? Est-ce une blague? Un canular? Un coup de marketing? Une autre invention farfelue de la télé-réalité? Où est la caméra? Y a-t-il seulement une caméra? Qu'est-ce que tout cela veut dire? Pourquoi donner un nom de femelle à un piranha mâle?
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