Épisode 11
14 février 2004



La semaine dernière: Seul dans son bureau, le Docteur Spinxer ingurgite du cognac à vive allure, tout en proférant pour lui-même moult commentaires cinglants et cinglés. Suite aux remontrances de son collègue Jean Mouchard, il décide de faire ses valises et de partir en vacances, vers une quelconque plage admérienne.

Phideault Ballard est riche. Très riche. Immensément riche. Assez riche pour régler, avec sa fortune, les problèmes de famines mondiaux, pour ensuite acheter cent cinquante paquebots, se payer un voyage sur la lune, voire même, à quelques dollars près, acquérir une équipe de baseball. Héritier d'une défunte grande star de cinéma, il cumule les actions et les placements, les bateaux de croisière et les villas de campagne, les voitures de luxe et les bijoux de fantasie.

Il habite en Admérie, dans une maison à quatre étages, avec douze salles de bains, quarante-trois chambres, trois portes d'entrée, deux piscines creusées et un terrain de football. Et dans ces douze salles de bains, ces quarante-trois chambres, ces deux piscines et ce terrain de football, une véritable armée de domestiques s'affaire jour et nuit, nuit et jour, et le reste du temps afin que la demeure soit la plus impeccable, la plus reluisante et la plus scintillante possible.

Près de la troisième porte d'entrée, deux de ces domestiques discutent.

Premier domestique: "Où est Monsieur Ballard?"
Second domestique: "Il prend sa marche quotidienne."
Premier domestique: "Avec Monsieur Jingles, son avocat?"
Second domestique: "Avec Monsieur Jingles, son avocat."
Premier domestique: "Nous pouvons donc discuter en paix."
Second domestique: "Je t'écoute."
Premier domestique: "Tu sais, j'aime bien ce job, mais il faut admettre que Monsieur Ballard ne se comporte pas toujours de manière agréable."
Second domestique: "À qui le dis-tu! L'autre jour, il passait le plus clair de son temps à gueuler, et sans raison!"
Premier domestique: "Il avait une raison, je crois: il voulait un morceau de ton sandwich."
Second domestique: "Sans doute, mais ne peut-t-il pas se contenter de sa propre nourriture, sans venir quémander celle de ses employés?"
Premier domestique: "Ouais, parfois on croirait qu'il ne mange jamais."
Second domestique: "Ou qu'il a de l'appétit pour trois."
Premier domestique: "Mais nous sommes bien payés."
Second domestique: "Ouais."
Premier domestique: "Il est parfois si désagréable! L'autre jour, il a pissé sur la moquette."
Second domestique: "Ah oui?"
Premier domestique: "Devine qui a dû se farcir le nettoyage?"
Second domestique: "Oh non!"
Premier domestique: "Oh oui! Nul autre que moi-même!"
Second domestique: "Quel âge a-t-il?"
Premier domestique: "Je ne sais trop, mais il doit se faire vieux! Mais est-il incontinent, ou simplement bête?"
Second domestique: "Ces riches, ça se croit tout permis!"
Premier domestique: "Et l'odeur! Tu n'as pas idée de l'odeur! Pouah!"
Second domestique: "J'aime mieux m'abstenir d'y penser!"
Premier domestique: "Mais nous sommes bien payés."
Second domestique: "Certes."
Premier domestique: "L'autre jour encore, il ne cessait de me suivre, peu importe où j'allais."
Second domestique: "Et pourquoi donc?"
Premier domestique: "Je ne sais pas; je crois qu'il avait une étrange obsession pour mon arrière-train."
Second domestique: "Ton arrière-train?"
Premier domestique: "Il me suivait partout où j'allais, et me reniflait le derrière!"
Second domestique: "Pourquoi fait-il cela?"
Premier domestique: "Parce qu'ils font tous cela, je suppose."
Second domestique: "Ouais. Ils sont tous pareils."
Premier domestique: "Et que dire du poil! Il ne cesse de répandre ses poils sur les fauteuils!"
Second domestique: "Et de laisser sa bave dégouliner sur les parquets!"
Premier domestique: "Et d'enterrer sa merde à la ligne de 12!"
Second domestique: "La ligne de 12? Je croyais que c'était à la ligne de 40!"
Premier domestique: "Maintenant, c'est la 12."
Second domestique: "Peu importe; ce n'est plus un terrain de football, c'est une immense toilette."
Premier domestique: "Mais nous sommes bien payés."
Second domestique: "Affirmatif."
Premier domestique: "Tiens, revoici Monsieur Ballard, accompagné de Monsieur Jingles, son avocat."
Second domestique: "Parfois, j'ai l'impression que nous travaillons davantage pour Monsieur Jingles que pour Monsieur Ballard."
Premier domestique: "En effet."
Second domestique: "C'est vraiment du délire, au fond, de voir que..."
Premier domestique: "Tais-toi! Ils arrivent."

Monsieur Jingles, un quadragénaire aux tempes grises, vêtu d'un complet-cravate, valise au bras, montre au poignet, entre par la troisième porte. Il tient en laisse Monsieur Ballard, un rutilant fox-terrier.

Premier domestique: "Bonjour, Monsieur Jingles!"
Second domestique: "J'espère que Monsieur Ballard va toujours aussi bien!"
M. Jingles: "Absolument! N'est-ce pas, Phideault?"
Phideault Ballard: "Wouf."
M. Jingles: "De quoi causiez-vous, messieurs?"
Premier domestique: "De rien en particulier."
Second domestique: "De rien en général non plus."
M. Jingles: "Vous savez que vous n'avez rien à craindre de moi!"
Premier domestique: "Nous le savons!"
Second domestique: "Combien de fois nous l'avez-vous dit?"
M. Jingles: "De nombreuses fois, j'en suis certain."
Phideault Ballard: "Wouf, wouf."
M. Jingles: "Vous n'avez pas à me craindre; je ne suis qu'un avocat, après tout!"
Premier domestique: "Vous êtes tout de même l'avocat de ce... de ce chien milliardaire!"
Second domestique: "Un remarquable avocat, il va sans dire... pour un incroyable chien milliardaire, cela va de soi!"
M. Jingles: "Êtes-vous donc payés pour me lécher le cul?"
Premier domestique: "Oui, nous le sommes."
Second domestique: "C'est dans notre contrat!"
M. Jingles: "Excellent!"
Phideault Ballard: "Wouf."

Phideault Ballard se gratte l'oreille gauche de sa patte de derrière. Alors qu'il s'adonne à ce geste, qui le soulage sans doute d'un certain inconfort, il aperçoit au loin une truculente voiture décapotable rouge, pilotée par une quadragénaire portant un foulard rose autour de la tête, et devant les yeux, d'immenses verres fumés. Sur la banquette arrière, siège un joli petit caniche rose, une femelle, tout ce qu'il y a de plus suave, de plus racé, de plus sensuel.

Sur un feu rouge, la voiture s'arrête. Et c'est à cet instant précis que l'incroyable, que l'inévitable, que l'impensable se produit: leurs regards se croisent.

Ils se fixent l'un et l'autre, profondément, les oreilles retroussées, la langue pendante. Il lui jappe l'équivalent canin de "viens-tu souvent ici, poupée"; elle lui hurle "non, mais j'irais bien ailleurs avec toi, beau mec"; il lui jappe "t'as de beaux yeux, tu sais"; elle lui répond "je sais, mais tes couilles ne sont pas mal non plus"; il lui jappe encore "que manges-tu pour être aussi belle"; elle réplique, "habituellement, je me fais vomir, mais je veux bien te manger, toi"; il jappe enfin "chez toi ou chez moi"; elle conclut, "attrape-moi si tu le peux".

La laisse de cuir se brise.

M. Jingles: "Phideault! Non! Ici! Au pied!"
Premier domestique: "Il se sauve!"
Second domestique: "Il court après cette voiture rouge!"
M. Jingles: "Mais faites quelque chose!"

Les deux domestiques partent en courant. Le feu de circulation tourne au vert. Le voiture démarre en trombe, suivie par Monsieur Ballard. Les deux domestiques reviennent, essoufflés.

M. Jingles: "Imbéciles! Incapables! Que vais-je faire maintenant?"
Premier domestique: "Allez, ne vous en faites pas: ce chien va revenir."
Second domestique: "Les chiens reviennent toujours."

Phideault Ballard réussira-t-il à rattraper la truculente voiture rouge? S'il réussit, jusqu'où ira-t-il avec le caniche rose? N'est-ce qu'une histoire d'un soir, ou le début d'une grande histoire d'amour? Reviendra-t-il dans sa maison à quatre étages, douze salles de bains, quarante-trois chambres, trois portes d'entrée, deux piscines creusées et un terrain de football? Que feront Monsieur Jingles et ses domestiques?

(Cliquez ici pour le prochain épisode!)