Épisode 10
L'homme à la chaussure brune



La semaine dernière: Dans un étrange cercle, au beau milieu d'un vaste champ de maïs, quelque part en Frange, Rëal convie Jon, Varda, Patrick Pwayzie, le baryton et le prêtre à une cérémonie où l'on se dévêtit pour accueillir dieu. La cérémonie est promptement interrompue par une moissonneuse-batteuse qui déambulait allègrement dans les parages.

"Une mauvaise rencontre dans un champ de maïs", peut-on lire dans la rubrique "Insolite" du Journal Frangin.

Sous ce titre, un petit entrefilet: "Le fermier Pleuthore Diderot, selon son habitude quotidienne, faisait le tour du champ de maïs dont il est propriétaire, à bord de sa rutilante moisonneuse-batteuse. Quelle ne fut pas sa surprise, alors qu'il passait près d'un mystérieux cercle dans son champ, d'entendre un cri strident! Ce qu'il ignorait alors, c'est qu'en ce lieu exact se trouvaient quelques membres de la secte de Rëal - des rëalistes - qui se préparaient probablement à s'engager dans l'une de leurs légendaires orgies. L'orgie fut malheureusement interrompue par Pleuthore, le véhicule de ce dernier ayant accidentellement moissonné et battu le pied droit de l'un des susdits rëalistes: un certain Jon F. Sweetpickle, originaire d'Admérie. Voilà ce que l'on appelle perdre pied!"

Le Docteur Spinxer pose son exemplaire du Journal Frangin sur son bureau en mélamine grise. Il marche à sa fenêtre, regarde les grattes-ciel du centre-ville frangin au dehors, soupire.

"Rëal... ah, quel enculé de première! Pourquoi tous ces imbéciles heureux de rëalistes suivent-ils cet arnaqueur en soutane? Et comment peuvent-ils, en toute conscience, se livrer sans broncher à toutes ses demandes les plus lubriques? Sont-ils fous? Sont-ils aussi disjonctés que leur faux prophète? Sont-ils seulement conscients de leur folie collective? Ah, il y a tant de fous en ce monde..."

Il tourne le dos à la fenêtre. Il se saisit à nouveau du Journal Frangin, le feuillette au hasard.

"À chaque page, il y a quelque folie. Ici, des truands se battent à coup de poignards pour la possession d'un coin de trottoir; là, des vedettes se battent à coup de chansons mièvres pour avoir leur nom gravé sur ce trottoir; ailleurs, des politiciens se battent à coup d'insultes sur leurs perruques pour changer le nom du trottoir. Tous des tarés! Et qu'est-ce qu'ils peuvent bien lui trouver, à ce trottoir?"

Spinxer se verse une lampée de cognac qu'il ingurgite aussitôt.

"Et puis il y a ces manifestants... sauvez l'environnement, disent-ils! Haro sur la guerre! Sus à la mondialisation! Faisons l'amour, et non la guerre... Ha ha ha!"

Autre gorgée de cognac.

"Que croient tous ces imbéciles? Qu'ils vont changer quelque chose, peut-être? Quels cons! Ne savent-ils pas qu'ils ne sont que des idéalistes, et que l'idéalisme ne mène à rien? Un jour, ah oui, un jour, la planète sera décrépite, les hommes seront morts, et le monde ne sera qu'une seule immense compagnie! Et personne, personne ne pourra rien y faire!"

Il jette son verre au sol et porte plutôt la bouteille à ses lèvres, qu'il engloutit.

"Tous, tous des fous! Tous des amputés du cerveau, des déprivés du cortex, des empotés de l'hypotalamus! Hips! Ce monde est malade... ce monde est fou... tout le monde... hic!... tout le monde est fou... tout le monde... sauf moi..."

Il ouvre son tiroir, et en tire une chaussure de femme brune. Il la tient entre ses mains tremblantes. Quelques gouttelettes coulent le long de sa joue: ce sont peut-être des larmes, ou de la sueur, peut-être les deux.

"Maman!! Pourquoi?!?"

Spinxer émet une série de d'éructations et de cris incompréhensibles; puis il perd connaissance, et tombe à la renverse.

***


"Toque, toque, toque."

Oui, "toque", car c'est le son que produisent les portes de luxe en Frange.

"Toque, toque, toque."

Le Docteur Spinxer se réveille en sursaut, s'éponge le front, se mouche le nez, s'essuie la bouche, range le soulier brun dans un tiroir, referme le tiroir, jette la bouteille de cognac, lisse sa chevelure, ajuste sa cravate, prend une bonne respiration, va répondre à la porte. C'est Jean Mouchard.

Jean Mouchard: "Bonjour."
Dr. Spinxer: "Bonjour! Tout va bien? Bravo pour vous! Et la voiture? Et la famille? Et les amis? Bien! Excellent!"
Jean Mouchard: "Et vous, comment..."
Dr. Spinxer: "En pleine forme! Superbe! Je resplendis! Je pète le feu! Rien ne va plus, les jeux sont faits! Numéro un! Le top! Le top du top! La mecque! Ouais! Oui! En effet! Bravo! Oui! Ha ha! Donc, si l'on veut, en résumé, très bien!"
Jean Mouchard: "Mais vos yeux..."
Dr. Spinxer: "Quoi, mes yeux? Qu'est-ce qu'ils ont, mes yeux? Ils vont très bien, mes yeux! Cinq sur cinq! Dix sur dix! Cent pour cent! Des yeux de lapin! De coyote! De hibou! Des yeux d'aigle, quoi! J'ai de rutilantes rétines, d'irascibles iris et de pétillantes pupilles! Que demander de mieux? Je vous le demande!"
Jean Mouchard: "Vous êtes certain que..."
Dr. Spinxer: "Mais absolument! Sans aucun doute! Indubitablement!"
Jean Mouchard: "Peut-être, mais cependant..."
Dr. Spinxer: "Cependant? Cependant quoi? Qu'y a-t-il? Y a-t-il quelque chose? Je vais vous le dire: il n'y a rien du tout!"
Jean Mouchard: "Vous sentez l'alcool."
Dr. Spinxer: "Et qu'est-ce qui me dit que ce n'est pas vous qui sentez ainsi?"
Jean Mouchard: "Certes; mais alors, comment expliquer ce verre fracassé, près de votre bureau?"
Dr. Spinxer: "Ah, cher ami, parfois il y a des choses que l'on ne peut expliquer..."
Jean Mouchard: "Mais..."
Dr. Spinxer: "Ah, les grands mystères de la vie..."
Jean Mouchard: "Il n'y a rien de mystérieux..."
Dr. Spinxer: "Les mystères de la vie, c'est bien de cela qu'il s'agit, cher ami."
Jean Mouchard: "J'essaie de vous aider, Docteur."
Dr. Spinxer: "Aider les gens, c'est mon travail, et non le vôtre. Le vôtre consiste à animer une émission radiophonique et à tondre la pelouse la fin de semaine."
Jean Mouchard: "Mais qui vous aidera, si ce n'est moi?"
Dr. Spinxer: "Moi-même! Qui d'autre?"
Jean Mouchard: "Pouvez-vous vous aider vous-même? Cela est-il possible?"
Dr. Spinxer: "Si je le peux? Et comment, tiens! Et puisque je m'aide, il va sans dire que le ciel m'aidera."
Jean Mouchard: "Mais vous ne cessez de dire à qui veut l'entendre que vous êtes athée, que vous ne croyez en rien, et encore moins en dieu! Comment pouvez-vous dire que le ciel vous aidera?"
Dr. Spinxer: "Mais non, jeune cabotin! Quand je dis que le ciel m'aidera, c'est une manière de parler."
Jean Mouchard: "Et que signifie-t-elle, votre manière de parler?"
Dr. Spinxer: "Que je vais partir en avion: je prends des vacances, cher ami."
Jean Mouchard: "Vous en avez besoin, je crois."
Dr. Spinxer: "Pas vraiment."
Jean Mouchard: "Allons, vous n'êtes plus vous-même."
Dr. Spinxer: "Qui suis-je donc, alors? La Reine d'Anglemort? La Duchesse de Salsepareille? La Vicomtesse de Néanderthal?"
Jean Mouchard: "Eh bien... non."
Dr. Spinxer: "Je n'ai jamais été autant moi-même qu'à cet instant!"
Jean Mouchard: "Heureux de l'entendre."
Dr. Spinxer: "Voilà, tout est dit: je pars!"
Jean Mouchard: "Quand reviendrez-vous?"
Dr. Spinxer: "Un jour ou l'autre."
Jean Mouchard: "Quand?"
Dr. Spinxer: "Quand je reviendrai."
Jean Mouchard: "Pouvez-vous être un peu plus précis?"
Dr. Spinxer: "Non."
Jean Mouchard: "Pourquoi?"
Dr. Spinxer: "Parce que."
Jean Mouchard: "Parce que quoi?"
Dr. Spinxer: "Je pars!"
Jean Mouchard: "Où allez-vous?"
Dr. Spinxer: "Sur une quelconque plage admérienne."
Jean Mouchard: "En Admérie? Ils n'aiment pas beaucoup les touristes, vous savez."
Dr. Spinxer: "Les vagues sont belles et les hôtels ne sont pas chers..."
Jean Mouchard: "On dit qu'ils détestent particulièrement les Frangins."
Dr. Spinxer: "Et les femmes, ah, les femmes admériennes..."
Jean Mouchard: "Il paraît que les douanes utilisent plus de rayons X que dans les hôpitaux."
Dr. Spinxer: "Et les palmiers, il faut voir les palmiers!"
Jean Mouchard: "Écoutez-vous ce que je vous dis?"
Dr. Spinxer: "Non."
Jean Mouchard: "Reviendrez-vous au moins en un seul morceau?"
Dr. Spinxer: "Bien sûr. Après tout, ce n'est pas pour rien que l'on m'appelle... l'homme à la chaussure brune."

Sur ces mots, le Docteur Spinxer quitte son bureau, en direction de l'aéroport, de l'Admérie, des vagues, des femmes, des douaniers, du soleil, des fouilles à nu, des rayons X et des palmiers.

Le Docteur Spinxer passera-t-il de belles vacances en Admérie? Survivra-t-il aux douanes? Rencontrera-t-il de jolies admériennes? Porteront-elles des chaussures brunes? Spinxer est-il atteint de la folie, ou est-il simplement extravagant? Est-ce vraiment nécessaire de se le demander?

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