
Épisode 28 - Un cortège d'imbéciles
La semaine dernière: Pendant qu'un Zaouf El Maouf en extase reçoit une visitation bovine dans un champ de Rhabie, le reporter de GNN, Noel Trailbug, tente de comprendre ce phénomène qu'est Varda - car sa bouche, sans explication, ne cesse de dégouliner, et ses bras de rapetisser.
Au loin, on peut voir la ville d'Enkharavan, d'où émanent sirènes, cris, pleurs, chants de coq, pétarades, grondements et explosions. Plus près de nous, un commando composé de plusieurs personnages que nous connaissons bien: menant le pas, devant tous les autres, il y a Greg Widebouche, brandissant haut et fort son drapeau Admérien noirci par la suie et la poussière. Il marche de façon très militairement stricte, un peu comme s'il tentait de faire tenir une grenade entre ses fesses rembourrées et rebondies. Silencieusement, juste assez fort pour que les bruits de la guerre recouvrent le son de sa voix, il pratique ses répliques, qu'il criera fièrement, le temps venu, en plein dans la gueule de ses adversaires: des phrases éloquentes telles que "Hasta la vista, sale Rhabien!", "C'est à moi que tu parles, sale Rhabien?", sans oublier "Ne m'appelle plus jamais poupée, sale Rhabien!".
Derrière notre zéro devenu héros, suit un cortège d'imbéciles ne sachant trop que faire de tous ces costumes et de toutes ces armes. Monsieur Bumblesmith et Zaza Veralda ont d'ailleurs confié leurs équipements à l'assistant de Bumblesmith, Jon, qui tente tant bien que mal de garder son équilibre. Julio Fremeda, quant à lui, s'amuse à imiter Jon, tout en dégoulinant de tous ses orifices; étrangement, à la base de ses cheveux noirs se trouve une repousse blonde. L'infirmière de Shortarm Pills Inc. suit loin derrière, et regarde nerveusement aux alentours...
Greg Widebouche: "Allez, tout le monde! Il faut garder la cadence, si nous voulons buter ces chiens et sauver le monde!"
Zaza Veralda: "J'ai mal aux pieds!"
M. Bumblesmith: "Jon, pouvez-vous aider ma pauvre rhubarbe d'amour?"
Jon: "Aidez-la vous-même! Vous ne voyez pas que j'en ai déjà plein les bras?"
M. Bumblesmith: "Sachez, jeune homme, que vous êtes privilégié d'être au service d'un homme d'affaires comme moi, qui fait d'aussi importantes affaires! Vous devriez être heureux de m'obéir au doigt, au pied et à l'oeil!"
Jon: "Vous avez raison. Mais que devrais-je faire?"
M. Bumblesmith: "C'est vous l'assistant; vous devriez--"
À peine Bumblesmith a-t-il prononcé la dernière syllabe du mot "devriez", qu'un avion Admérien avec une grosse paire de missiles sous les ailes survole le petit commando et se dirige au loin, vers Enkharavan. Il largue ses deux bombes sur la ville, qui est aussitôt réduite en miettes brûlantes; la ville - ou plutôt ce qui en reste - pourrait être décrite avec exactement les mêmes mots que les prêtres utilisaient autrefois pour terroriser les enfants à propos de l'enfer.
Tout le monde se tait pendant une minute.
M. Bumblesmith: "Avant d'être si rudement interrompu, je vous disais, cher assistant, que vous devriez savoir ce que l'on fait d'un mal de pied, surtout lorsqu'il s'agit du mal de pied de la dame qui accompagne un homme d'affaires important - surtout qu'il s'agit de celui qui signe vos chèques de paie!"
Jon: "Désolé Monsieur; c'est que je suis encore en formation..."
M. Bumblesmith: "Voilà donc pour vous, Jon, une excellente occasion d'apprendre le métier!"
Jon: "Je ne saurais le dire mieux que vous, cher patron!"
M. Bumblesmith: "Bravo: voilà l'attitude que vous devez garder pour réussir en affaires!"
Zaza Veralda: "Comme c'est joli de vous voir, tous les deux; le monde des affaires est si merveilleux!"
M. Bumblesmith: "N'est-ce pas, chère pomme au caramel?"
Jon: "Ne vivons-nous pas dans le meilleur des mondes?"
M. Bumblesmith: "Je le crois, mon ami; je le crois."
Julio Fremeda déblatère alors une série de grognements tous plus affreux les uns que les autres; sa chevelure entière, d'un seul coup, prend une teinte blonde cendrée. Un filet de bave descend alors de sa gueule entrouverte pour ensuite se séparer en deux filets distincts, qui vont se poser chacun sur un des genoux de Fremeda, formant ainsi une sorte de forme baveuse triangulaire - si l'on veut, une sorte de triangle des bermudas.
Greg Widebouche: "Mais qu'est-ce qu'il a encore, cet empoté?"
L'infirmière accourt, et passe près de trébucher. Elle réussit, de façon tout à fait grotesque, à garder son équilibre. Elle lève ensuite le doigt en l'air de façon convaincante: "Il n'a rien! Ce n'est que le stress!"
M. Bumblesmith: "Encore le stress?"
Jon: "Toujours le stress?"
Zaza Veralda: "Pauvre petit stressé!"
L'infirmière: "Oui, c'est ça... c'est ça... c'est le stress. Rien que le stress. Rien d'autre que le stress. Il va s'en remettre. Il n'y a rien à craindre. Absolument rien. Puisque je vous le dis. Je suis une infirmière, après tout. Je travaille en médecine, et vous pas. Vous êtes dans les affaires. Je suis dans la santé. Mon univers entier est composé de murs blancs, de stétoscopes et de soluté. C'est ma vie!"
Greg Widebouche: "C'est ta vie?"
L'infirmière: "Je n'y peux rien, c'est elle qui m'a choisie!"
Jon: "C'est ta vie!"
L'infirmière: "C'est pas l'enfer, c'est pas le paradis... c'est ma vie, quoi!"
Tout le monde sourit, pétille, chante et danse; Greg Widebouche, cependant, s'arrête abruptement et regarde l'infirmière avec mépris.
L'infirmière: "Que-quoi? Que-qu'est-ce qu'il y a?"
Greg Widebouche: "Sale menteuse!"
L'infirmière: "Quoi? Que-que dites-vous là? Je-je ne mens pas!!! Non!!! Je suis infirmière!"
Greg Widebouche: "Vous n'allez tout de même pas me faire avaler cette pilule-là! Tout le monde sait que le stress fait tomber les cheveux, mais vous voulez me faire croire que ça les fait changer de couleur!? Vous me prenez pour qui, exactement?"
L'infirmière: "Je vous prends pour un imbécile qui a passé sa vie au crochet de l'aide sociale et à se gaver les yeux de films de guerre à la télévision!"
Greg Widebouche: "Vous n'avez pas tort; en effet, je suis l'Admérien moyen, et je suis fier de l'être! Mais je sais quand même bien que vous n'êtes qu'une sale menteuse!"
L'infirmière: "Euh, et bien, euh... c'est que... je... je ne sais... mais je vous dis que c'est... que c'est le stress... le pauvre... il est stressé... cessez-donc de vous acharner sur son cas... il ne vous a rien fait..."
Un cri de rage féminine retentit, à quelques mètres de là, suivi de deux cris de peur masculine. Quelques instants après, un caméraman passe en courant devant le commando, talonné par Noel Trailbug, le reporter de GNN - celui-là même qui avait fait ce reportage dont on a fait tant de cas. Tous deux détalent vers le sud, sans même porter attention à notre groupe de voyageurs armés. Les cris de femme enragée reprennent.
Jon: "Monsieur Bumblesmith..."
M. Bumblesmith: "Oui, cher assistant?"
Jon: "Cette voix de rage féminine ne vous est-elle pas familière?"
M. Bumblesmith: "Mais oui! Mais bien sûr! Est-ce un miracle?"
Zaza Veralda: "Est-ce bien elle?"
Greg Widebouche: "Mais de qui parlez-vous tous, bordel de merde?"
M. Bumblesmith: "Vous voulez bien la fermer? Ce n'est pas votre histoire, après tout!"
Soudain, une blonde furieuse entre en scène; ses bras ne sont plus que de simples appendices suspendus à ses épaules.
Jon: "Varda!"
M. Bumblesmith: "Ma secrétaire!"
Zaza Veralda: "Ma fille!"
Julio Fremeda: "N'amourrr!"
Greg Widebouche: "Une blonde aux bras courts!"
L'infirmière: "AAAHHH!!!"
Varda - car c'est bien elle - court à toutes jambes - qu'elle a par parenthèse fort jolies et fort recouvertes de nylon - vers l'infirmière désemparée. La secrétaire nouvellement manchotte grogne de fureur, une veine lui sort du front, ses cheveux se dressent en bataille, ses oreilles palpitent, ses auriculaires enflent; bref, elle est rouge vive écarlate foncée de colère.
Elle se rue en criant sur l'infirmière et lui administre une série de gifles en série. Cette correction vigoureuse semble fort douloureuse; elle le serait davantage si Varda avait encore des bras.
Pourquoi Varda est-elle si enragée? Qu'a-t-elle contre l'infirmière de Shortarm Pills Inc.? Et que cache donc, à la fin, cette foutue infirmière? Greg Widebouche fera-t-il quelque chose, même si ce n'est pas son histoire? Réussira-t-il à dire les répliques qu'il a pratiquées? C'est à moi que tu parles, sale Rhabien?
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