Épisode 27 - Ça sent le fumier



La semaine dernière: De façon inattendue, tous les personnages impliqués dans cette histoire tordue et qui étaient restés en Admérie, sont regroupés dans un avion de guerre en partance pour la Rhabie; enrôlement obligatoire oblige.

Quant aux autres personnages, ils sont déjà dispersés sur le territoire rhabien, pour une raison ou pour une autre. Prenons le cas de Varda: elle est en plein milieu de la capitale Rhabienne, la ville d'Enkharavan, qui est secouée de cris, de secousses et d'explosions. Ne sachant trop où aller ni que faire, elle ne fait que suivre ce reporter qu'elle a rencontré, le toujours très propre Noel Trailbug.

Le bras gauche de la pauvre secrétaire est déjà très court; l'autre bras, de manière toute aussi étrange, commence lui aussi à rétrécir comme le ferait un membre viril devant une femme moustachue par une température hivernale. Néamoins, Varda parvient, avec ce qui lui reste de bras, à tapoter l'épaule du reporter.

Varda: "Hého, monsieur le gentleman, où sommes-nous?"
Noel Trailbug: "Nous sommes en Rhabie, ma chère!"
Varda: "Non, je veux dire autre chose; ce n'est pas ce que je voulais dire; en fait, ce que je voulais dire ressemble plutôt à quelque chose de différent."
Noel Trailbug: "Ah oui? Et quel est donc ce quelque chose?"
Varda: "Eh bien, je vais vous dire à l'instant ce que je voulais dire, que je n'ai pas dit, mais que je m'apprête enfin à dire."
Noel Trailbug: "Je vous en prie!"
Varda: "Non, ne me priez pas, cela n'est pas nécessaire."
Noel Trailbug: "Et bien soit, je ne vous prie pas, mais dites-moi ce qui vous vient à l'esprit!"
Varda: "Je le ferai; voilà, je le fais, je dis ce que je voulais dire mais que je n'ai pas encore dit: où en Rhabie sommes-nous? Voilà, je l'ai dit."
Noel Trailbug: "Bravo."
Varda: "Merci du compliment!"
Noel Trailbug: "Ce n'est rien."
Varda: "Alors, puisque ce n'est rien, je ne vous remercie pas."
Noel Trailbug: "Soit."
Varda: "Soit soit soit."
Noel Trailbug: "Comme vous dites."

Quelques explosions retentissent à l'arrière; un avant-bras vole vers la gauche, deux personnes crient, une autre pleure.

Varda: "Vous avez de la répartie, monsieur le journaliste!"
Noel Trailbug: "J'en ai."
Varda: "Vous en avez, en effet."
Noel Trailbug: "C'est mon métier."
Varda: "Ce n'est donc que cela?"
Noel Trailbug: "Quoi donc?"
Varda: "Votre métier, ce n'est que cela?"
Noel Trailbug: "Non; il s'agit de poser des questions; mais attention, pas n'importe quelle question!"
Varda: "Quelle question, alors?"
Noel Trailbug: "Facile: celle qui fera en sorte que la personne à qui on pose la question donne la réponse que l'on veut entendre, afin de faire dire aux autres ce que l'on aurait tout aussi bien pu dire soi-même."
Varda: "Mais alors, pourquoi poser des questions?"
Noel Trailbug: "C'est mon métier."
Varda: "Où sommes nous?"
Noel Trailbug: "Nous sommes à Enkharavan."
Varda: "Allons à la cabane!"
Noel Trailbug: "Al'Hakaban? Je ne connais pas cette ville."
Varda: "Que dites-vous?"
Noel Trailbug: "Cette ville n'existe pas."
Varda: "Quelle ville?"

***


Ailleurs en Rhabie, Zaouf El Maouf est désemparé. Il ne peut sortir du pays, car les avions militaires emplissent le ciel. Il ne peut retourner à son bureau du 32ième étage, car il sait que les disciples de la Vache Blanche ont cet endroit à l'oeil. Il ne peut se rendre aux Admériens, car il est le Baron du Pétrole et que le Baron du Pétrole ne s'abaisserait jamais à s'avouer inférieur à ces avaleurs de boeufs. Il ne peut pas non plus se réfugier dans le domicile familial, car sa femme et sa fille le prendraient pour une lavette de se cacher ainsi. Enfin, il ne peut pas aller en guerre pour sa patrie, parce qu'il est, en effet, une lavette.

Il ne lui reste plus qu'une chose à faire, une seule et unique chose: prier.

Et c'est ainsi que Zaouf El Maouf est agenouillé dans l'herbe, dans un pâturage quelconque, les yeux levés vers le ciel, vers le Grand Pré Universel, là où le Grand Créateur aux Quatres Estomacs broute pieusement pour les siècles des siècles, assurant ainsi le salut de ceux qui croient en sa Volonté Bovine.

Des jets de larmes viennent ponctuer ses prières, ses "Je vous salue Grand Pis", ses "Minuit Bovin" et ses "Broutez Maria": les mains jointes du Baron du Pétrole se secouent vigoureusement, implorantes et suppliantes.

"Grand Bovin, faites que ces traîtres d'Admériens et de Lèpastoriziens nous laissent tranquilles, pour que nous puissions exploiter nos puits et fouetter nos esclaves eunuques comme vous nous l'avez enseigné! Faites que le sang cesse de couler et laisse place à un flot intarissable de joie, de sérénité et de pétrole brut! Faites que tous ces empêcheurs de tourner en rond finissent leurs jours sous la terre que tous les veaux et les vaches fouleront de leurs sabots pieux! Ameuh, ameuh, et ainsi soit-meuh!"

Zaouf El Maouf cesse de bouger, et ne dit plus rien. Une légère brise vient par derrière lui, transportant avec elle une subtile odeur. Mais quelle est donc cette odeur? Le Baron du Pétrole fait osciller ses narines, mais l'odeur est trop faible, si bien qu'il ne parvient pas à l'identifier.

Puis le vent s'intensifie, ce qui force El Maouf à retenir son turban de la main gauche. L'odeur, elle aussi, se fait plus persistante. Zaouf El Maouf remue encore son olfactivité: un sourire béat se dessine sous sa moustache noire, ses yeux semblent prendre de l'ampleur, une larme de joie coule, et El Maouf s'écrie:

"Mes prières sont exaucées: ça sent le fumier!!!"

Une vache surgit derrière Zaouf El Maouf. Ce dernier, en état d'illumination, se retourne et se prosterne devant le bovidé. Il enlève son turban, et pose son front sur l'herbe tendre. Le bovidé regarde devant lui, avec l'air absent qu'ont tous les mammifères. Zaouf El Maouf recommence alors à prier avec une ferveur renouvelée la vache qui se tient debout devant lui. Cette dernière, remarquant alors l'homme à ses pieds, se baisse et se met à brouter délicatement la chevelure noire et épaisse qui se présente à elle.

Zaouf El Maouf pleure de joie: c'est le paradis sur l'herbe.

Les prières de Zaouf El Maouf sont-elles vraiment exaucées, ou n'est-ce là qu'une vache bien ordinaire? Que font pendant ce temps les autres, qui débarquent en pleine Rhabie, sans passeports et sans but? Trouveront-ils Varda avant qu'elle ne devienne mini-Varda? Qu'est-ce qu'un spetum? Dans combien de temps la vache aura-t-elle terminé de brouter les cheveux de Zaouf El Maouf?

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