
Épisode 19 - L'interlocuteur
La semaine dernière: Certains se font arracher la jambe dans une porte d'ascenseur, d'autres ronflent suite aux effets d'une pilule, d'autres encore sont pris au milieu d'une révolte religieuse lèpastorizienne, et d'autres enfin sont affaissés l'un contre l'autre derrière un bureau, au 58ième étage d'un immeuble à étages...
Ces derniers autres, ce sont, -vous l'aurez deviné- Monsieur Bumblesmith et Zaza Veralda. Elle réajuste ses vêtements et repositionne son maquillage; elle en est à s'appliquer une deuxième couche de cire sur le front. Le téléphone sonne, et ce, bien avant que ne débute cet épisode: Bumblesmith l'empoigne fermement, et le porte avec virilité à son oreille.
M. Bumblesmith: "Buisness Inc., bonjour!"
L'interlocuteur: "Oui, ici Phone Inc. Nous désirons vous avertir que la ligne s'est libérée dans les trente dernières minutes."
M. Bumblesmith: "Bien; pouvez-vous me mettre en communication avec quiconque m'appelle?"
L'interlocuteur: "Mais Monsieur, c'est vous qui avez composé le numéro, alors vous êtes celui qui appelle!"
M. Bumblesmith: "Ah oui?"
L'interlocuteur: "Mais bien sûr!"
M. Bumblesmith: "Mais qui appelais-je donc?"
L'interlocuteur: "C'est vous qui le savez."
M. Bumblesmith: "Mais cela fait tellement longtemps..."
L'interlocuteur: "Cela fait à peine vingt minutes!"
M. Bumblesmith: "Oui, mais c'est qu'il peut s'en passer des choses en vingt minutes! Et puis, ici le temps passe parfois différemment."
L'interlocuteur: "Que voulez-vous dire?"
M. Bumblesmith: "Je ne sais trop... c'est comme si soudainement, moi et Mademoiselle Veralda, qui est à mes côtés, avions eu l'étrange sensation d'êtres figés dans le temps pendant trois semaines..."
L'interlocuteur: "Comme cela est étrange... et cela arrive souvent?"
Zaza a terminé de se limer les ongles des auriculaires; elle commence à arracher un à un les poils de son menton à l'aide d'une pince.
M. Bumblesmith: "De plus en plus souvent... on dirait que plus il y a de personnages dans ma vie, et plus je reste figé longtemps. Pourquoi?"
L'interlocuteur: "Cela est étrange, en effet."
M. Bumblesmith: "Oui, mais pourquoi?"
L'interlocuteur: "Oh, je ne suis qu'un vulgaire réceptionniste; fichtre, je n'ai même pas de nom! Comment voulez-vous que je sache de telles choses?"
M. Bumblesmith: "Vous n'avez pas de nom?"
L'interlocuteur: "Je n'en ai point, je n'en ai goutte et je n'en ai mie."
M. Bumblesmith: "Mais enfin, que fait-on quand l'on veut vous interpeller?"
L'interlocuteur: "On m'a donné le sobriquet de "L'interlocuteur"."
M. Bumblesmith: "L'interlocuteur?"
L'interlocuteur: "L'interlocuteur, oui..."
M. Bumblesmith: "Eh bien, Monsieur L'interlocuteur, avez-vous des enfants?"
L'interlocuteur: "Deux."
M. Bumblesmith: "Et comment se nomment-ils?"
L'interlocuteur: "Le premier se nomme "Le premier fils de L'interlocuteur"; il est le fruit de mes relations torrides avec mon ancienne flamme, "La première amante de L'interlocuteur". Le second est né de mon union avec ma tendre moitié, "L'épouse de L'interlocuteur"; nous avons tous deux décidé de choisir pour ce bambin le nom "Le deuxième fils de L'interlocuteur". Souvent, "Le premier fils de L'interlocuteur" et "Le deuxième fils de L'interlocuteur" se rencontrent et jouent à la balle, sur "La rue où habite L'interlocuteur"."
M. Bumblesmith: "Et c'est où, cette rue-là?"
L'interlocuteur: "Près de "La rue perpendiculaire par rapport à celle où habite L'interlocuteur"; mais pourquoi me poser toutes ces questions?"
M. Bumblesmith: "Simple curiosité."
L'interlocuteur: "Ah bon."
Zaza a terminé de s'humecter les oreilles.
M. Bumblesmith: "Étrange, comme famille, tout de même... qui a idée de donner de tels noms!?"
L'interlocuteur: "C'est une main divine qui le veut ainsi."
M. Bumblesmith: "Divine? Bof, c'est grossièrement exagéré, je n'irais pas jusque-là!"
L'interlocuteur: "Mais enfin, puisque je vous dis que c'est écrit là-haut... ou là-bas... enfin, c'est écrit quelque part."
M. Bumblesmith: "Mais que dites-vous là?"
L'interlocuteur: "Vous ne savez pas? Nous ne sommes que des marionnettes, des personnages."
M. Bumblesmith: "Je ne vous comprends guère..."
L'interlocuteur: "C'est pourtant si simple! Nous sommes tous manipulés! Et le pire, c'est que le manipulateur ne sait même pas ce qu'il fait et où il s'en va!"
M. Bumblesmith: "Vous délirez, Monsieur L'interlocuteur."
L'interlocuteur: "Peut-être que oui, peut-être que non."
M. Bumblesmith: "Peu importe; pourriez-vous me mettre en contact avec la personne que j'appelais, espèce d'importun?"
L'interlocuteur: "Si vous le prenez comme ça."
M. Bumblesmith: "Mais quoi? Cela fait dix minutes que je parle avec vous, et je ne vous connais même pas? Le temps, comme on sait, c'est de l'argent; donc, perdre du temps c'est perdre de l'argent: je pourrais en ce moment-même acheter ou vendre quelque chose, plutôt que de parler à un interlocuteur sans nom! Sachez qu'il est très grave de déranger ainsi un homme d'affaires, surtout quand il fait des affaires comme les miennes!"
L'interlocuteur: "Des affaires? Quelles affaires?"
M. Bumblesmith: "Des affaires, quoi! Des affaires de grande envergure!"
L'interlocuteur: "Bravo."
M. Bumblesmith: "Vous me faites perdre encore plus de temps sonnant!"
L'interlocuteur: "Je vais me gêner!"
M. Bumblesmith: "Cessez de m'importuner, ou j'aurai à appeler "Le vilain employeur de L'interlocuteur" et lui raconter comment vous avez détruit une parcelle de l'économie mondiale en troublant le précieux temps doré et luisant d'un homme d'affaires important!"
L'interlocuteur: "Très bien, pas la peine de paniquer, je vous mets en communication..."
Zaza est en train de se polir les dents.
M. Bumblesmith: "Bon, voyons qui est à l'autre bout du fil... Buisness Inc., bonjour!"
Aucune réponse.
M. Bumblesmith: "Buisness Inc., bonjour! Monsieur Bumblesmith à l'appareil, comment puis-je vous être utile?"
Une respiration traverse le téléphone, trahissant une présence à l'autre bout du fil. Zaza a commencé l'alignement de ses sourcils.
M. Bumblesmith: "Qui est à l'appareil? Je sais que vous êtes là, comment puis-je vous rendre service? Désirez-vous acheter? Vendre? Négocier? Faire des affaires? Transiger? Dépenser? Économiser? Payer? Encaisser? Rembourser?"
La voix répond: "Oui, c'est pour un remboursement."
M. Bumblesmith: "D'accord, très bien, un remboursement. Votre nom?"
"Zaouf El Maouf."
M. Bumblesmith: "Nooon!"
Zaouf El Maouf: "Ouuui!"
M. Bumblesmith: "Mais que me voulez-vous, à la fin?"
Zaouf El Maouf: "Je vous signale que c'est VOUS qui m'avez appelé!"
M. Bumblesmith: "Euh... eh bien... oui, en effet..."
Zaouf El Maouf: "Je veux ce que vous me devez!"
M. Bumblesmith: "Je veux ma charmante secrétaire!"
Zaouf El Maouf: "Eh bien, c'est que..."
M. Bumblesmith: "Je ne transigerai pas si vous n'êtes pas prêt à payer le prix!"
Zaouf El Maouf: "Eh bien, alors, je... AAAH!!! Au nom du Grand Bovin!!!"
M. Bumblesmith: "Qu'y a-t-il donc?"
La ligne est coupée.
Zaza Veralda a terminé de rebadigeonner son rouge à lèvres et s'attaque maintenant à la partie la plus difficile: le réaménagement de sa permanente.
Zaza Veralda terminera-t-elle un jour de se refaire une beauté? Pourquoi Zaouf El Maouf a-t-il raccroché? Qui est donc cet interlocuteur? Où peut bien se trouver "La rue perpendiculaire à celle où habite L'interlocuteur"? "Le vilain employeur de L'interlocuteur" est-il vraiment vilain? Quelqu'un lit-il les paragraphes en italiques?
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