Le Cube Temporel


Le 30 janvier 2002, à l'Institut MIT (Massachusets Insitute of Technology), un homme obscur du nom de Gene Ray prononça une conférence au sujet d'une théorie non moins obscure: la théorie du Cube Temporel. Il expliqua, entouré d'un auditoire de jeunes gens avides de connaissance - et, assez étrangement, dans l'absence totale de professeurs ou de chercheurs reconnus - les principes de base de sa recréation du monde en quatre dimensions.

Résumons l'essentiel de ses propos:
- Considérant les principes d'une géométrie harmonieuse, divisons la Terre en quatre, à partir du méridien de Greenwich et de celui qui lui correspond, à angle droit.
- Cette division est révélatrice d'une vérité profonde, absolue et irréfutable: quatres jours se déroulent en même temps sur cette planète; on peut donc considérer que la terre a quatre "coins", chacun de ces coins représentant un de ces quatres jours qui se déroulent simultanément.
- La vie humaine est elle-même composée de quatre coins: bébé, enfant, parent, grand-parent. Au cours de notre vie, nous effectuerons donc une rotation, passant d'une face à l'autre du cube.
- Les humains, hormis Gene Ray qui a découvert le principe du Cube Temporel, sont tous stupides et maléfiques, car ils n'ont qu'une pensée à un coin, et refusent de considérer la réalité des quatres coins du Cube Temporel.
- La religion, le langage et la science sont des concepts incomplets et stupides, car ils ignorent systématiquement l'existence du Cube. Les dieux que nous avons créés n'existent que dans un coin, et ne sont par conséquent que des quarts de dieux; le seul vrai Dieu occupe les quatres coins du Cube; seul deux êtres, présentement, occupent les quatres coins: Dieu (le seul et vrai Dieu) et Gene Ray (L'Homme le plus sage).
- Les professeurs sont maléfiques parce qu'ils refusent d'enseigner les principes du Cube Temporel; ils endoctrinent les étudiants et les rendent tous stupides, eux et leurs stupides pensées à un coin.
- L'éducation est une religion, car elle endoctrine les étudiants qui avalent le savoir sans poser de questions au sujet du Cube Temporel.
- Vous êtes tous - oui, c'est bien à vous que je parle - stupides, ignorants et maléfiques parce que vous refusez d'admettre l'existence du Cube Temporel. Vous êtes nés stupides, avez été éduqués de manière stupide, et mourrez stupides, car vous avez perdu trois jours et trois coins avec votre pensée à un coin qui ne considère qu'un jour - c'est précisément cette perte qui vous rend stupides et maléfiques.
- Gene Ray n'est pas humain; il est un quart d'humain, les trois autres parties de Gene Ray se trouvant dans les trois autres coins du Cube Temporel.
- Gene Ray se dit prêt à donner 1000 dollars à quiconque pourrait prouver que la théorie du Cube Temporel est fausse.

Une fois la conférence terminée, Gene Ray fut chaudement applaudi et on l'invita à un cocktail.

***


Je n'y étais pas, quoique j'aurais aimé y être. Je n'ai pu voir que quelques comptes-rendus de ce débat, et j'ai dû m'en contenter. J'ai bien lu les théories que l'on retrouve dans son site internet - et je les ai lues avec attention - mais ma curiosité n'était pas encore rassasiée. En fait, à propos de cette étrange théorie, on ne répondait même pas au quart de mes questions.

J'entrepris donc, un peu comme on achète un billet de loterie, de tenter ma chance et d'écrire à Monsieur Ray, par la voie du courrier électronique. Mon message - je le cite de mémoire - ressemblait à ceci:

"Monsieur Ray; Peut-être suis-je stupide, maléfique, ou simplement mal éduqué, mais il me semble que votre théorie se fonde sur un postulat bien arbitraire: et si moi je divisais la Terre en douze parts égales, ne pourrais-je pas dire que nous vivons non pas dans un cube, mais dans un prisme à douze faces? Ou encore mieux: si je divisais la Terre en une infinité de points - car si l'on se déplace d'un centimètre, on vit déjà dans un jour légèrement différent - ne pourrais-je pas dire que nous vivons dans une Sphère Temporelle? J'attends impatiemment votre éminente réponse. Baron de Fortelance."

Il ne mit même pas deux heures à me répondre:

"Hé, imbécile, dans ta chambre à coucher de forme cubique, si tu bouges d'un centimètre, tu resteras encore et toujours dans le même coin! Je dirai même plus: place cent personnes dans cette même chambre de 360 degrés et il n'y aura encore que quatre coins, tout comme il n'y a que quatre coins terrestres pour les six milliards d'habitants sur cette Terre! Aucune être - ni humain ni dieu - ne peut occuper plus d'un coin à la fois au sein d'une rotation à quatre coins. Gene Ray."

Son "imbécile" me frappa de plein fouet; ce fut l'occasion pour moi de m'esclaffer et d'y voir une ironie incalculable - peut-être était-ce une ironie à quatres coins.

Je répliquai de cette manière: "Je suis sincèrement désolé de ma stupidité. Je croyais naïvement que la Terre était de forme shpérique; maintenant, grâce à vous, je sais que la Terre a la forme d'une chambre à coucher. Merci de m'éclairer de toute la splendeur de votre sagesse, cher imbécile. Baron de Fortelance."

Voyant que je n'étais qu'un pauvre bougre à un coin - et détectant sans doute mon ironie plus ou moins subtile - il décida de m'éclairer davantage par cette missive: "Le temps a des valeurs cubiques, tout comme ta chambre à coucher a des valeurs cubiques. La sphère qu'est la Terre a quatre quadrants qui représentent aussi des valeurs cubiques. Gene Ray."

Mais je sentais que quelque chose n'allait pas. Peut-être étaient-ce encore les effets de ma stupide et maléfique éducation à un coin, mais je sentais le besoin urgent de compter les coins de ma chambre cubique, pour voir s'il y en avait bien quatre. Je comptai, comptai et recomptai; question de vérifier mes découvertes, j'entrepris de dessiner un cube, et d'en compter les coins. Je me désolais de compter huit coins dans un cube, et je ne comprenais pas comment cela était possible, puisque Monsieur Ray affirmait qu'il y en avait quatre. Je lui posai donc la question: "Monsieur, Ma chambre à coucher doit être bien singulière, car j'en comptai les coins, et à ma grande surprise, j'en comptai huit! Je comptai ensuite les coins d'un cube que je dessinai, et encore une fois, j'en trouvai quatre de trop! Je vous en prie, répondez-moi au plus vite! B.D.F."

Je dus attendre ma réponse pendant une journée entière, que j'occupai à compter les coins de tout ce que je pus trouver. Il me répondit enfin: "Hé, imbécile, un cube en forme de dé possède huit tri-coins - ce qui équivaut à 24 coins. Dans ta chambre à coucher, ton lit s'étend dans l'un des quatres coins verticaux, qui sont séparés par quatre murs latéraux, le tout étant situé entre un dessus et un dessous, ou si tu préfères, un plancher et un plafond. Je n'ai pas le temps de jouer aux stupides avec toi. Gene Ray."

Je me rendis compte qu'il serait de plus en plus difficile de prouver la fausseté de sa théorie. Cet homme me semblait en effet borné, et de surcroît très étrange: même ses cubes n'étaient pas cubiques! J'allais devoir l'attaquer sur d'autres fronts:

"Monsieur,

C'est avec un certain dégoût que je vous entend me traiter d'imbécile et de stupide; Socrate lui-même ne nous a-t-il pas appris que la stupidité est la meilleure attitude à adopter pour atteindre la connaissance? Il me paraît essentiel, pour apprendre, de prétendre ne rien savoir; mais comme vous avez choisi d'adopter exactement l'attitude inverse, je ne vois pas vraiment pourquoi je m'efforcerais de lécher vos bottes cubiques.

De toute manière, je considère que vous avez une manière très étrange de définir ce qu'est un cube; cela peut vous sembler imbécile et stupide, mais je n'ai jamais vu de cube à 24 coins. Peut-être n'ai-je pas regardé assez attentivement.

Je ne sais plus si je dois vous déranger plus longtemps, car je constate que votre horaire est fort chargé. Comment pourriez-vous vous exténuer à éduquer tous ces gens stupides et maléfiques, alors que vous n'avez que le quart de votre temps, le reste étant perdu dans les virtualités ambigües du Cube Temporel? Il serait bien déplorable que vous ayez - oh, malheur! - à partager vos connaissances à quatres coins avec tous ces gens éduqués à un coin, plutôt que de les traiter, sans retour possible, d'êtres stupides et maléfiques!

Je vous invite fortement à méditer là-dessus, Monsieur.

Un quart de mon humble personne vous salue bien bas,
Baron de Fortelance."


Probablement trop occupé à chercher les trois coins qui lui manquaient, il ne me répondit jamais.