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Je suis un menteur «Je suis un menteur.» Voici une phrase que j'admire particulièrement. Pourquoi? Parce que la personne qui la profère s'emprêtre inévitablement dans un dédale interminable de contradictions, qui n'aboutit que sur un non-sens. Soit un individu, que nous nommerons Télésphore pour les besoins de l'expérience. Télésphore prend la parole, et déclame, sans broncher : «Je suis un menteur». Est-il un menteur? Rien n'est moins certain : s'il est en effet menteur, il est fort possible qu'il mente en disant cela, et s'il ment en disant qu'il est menteur, alors il ne ment plus ; or, s'il est honnête, il déclare du même coup être un menteur, ce qui est forcément un mensonge. «Je suis un menteur», non-sens, phrase impossible, non-phrase? Phrase spéculative? La racine carré de zéro des phrases? Il existe bien sûr un cas où une telle phrase est possible : celle, plutôt courante, où un menteur (Télésphore, par exemple) cesse soudainement de mentir et, repentant, admet ses mensonges. Mais ce cas, par parenthèse assez moche, n'a rien à voir, car le menteur qui ne ment plus et qui relate ses mensonges d'autrefois n'est plus un menteur qui dit «je mens», mais plutôt «j'ai menti». Le temps présent de ce «je suis un menteur», plutôt que d'indiquer un état présent, est une sorte d'auto-flagellation, de procédé rhétorique ayant pour but de créer un effet pathétique, afin de s'attirer la sympathie de ses auditeurs, comme on dirait «je suis alcoolique» ou «j'écoute Loft Story». Mais même dans de telles circonstances, qui est certain que Télésphore, qui se prétend ex-menteur réformé, ne se joue pas de nous? Son «je suis un menteur» est-il une façade? Car peut-être - et voilà toute la beauté de la chose - peut-être que l'aveu d'un mensonge n'est en fait qu'un autre mensonge, habilement destiné à camoufler le mensonge précédent. Peut-être ce nouveau mensonge, faisant tomber un masque fissuré, présente-t-il sous celui-ci un masque nouveau, plus réaliste, plus convaincant. Ah, Télésphore, sacré farceur, va. Cette idée n'est sans doute pas très neuve, mais elle me conduit vers une constatation effarante : un menteur n'avouera jamais qu'il ment. S'il avoue avoir menti, comme l'a fait Télésphore, c'est qu'il ne ment plus, ou qu'il ment davantage. On ne sait pas. Et puisqu'il n'existe aucune phrase en ce monde qui puisse départager les menteurs des honnêtes gens (tous les phrases sont susceptibles d'êtres ou bien vraies ou bien fausses), il en résulte que toutes les phrases deviennent ambigües, chancelantes, que tous les individus, même Télésphore (surtout Télésphore) sont susceptibles de mentir, et qu'il n'y a, vraiment, aucun moyen de départager avec certitude les menteurs des honnêtes gens. Et même lorsque l'on parle de vérité, cela semble assez incertain. Demandons à trois témoins : «La vérité sort de la bouche des enfants», affirme le premier. Il est pourtant probable que la plupart des enfants mentent un jour ou l'autre. «Sans doute, mais toute vérité n'est pas bonne à dire», martèle le second. Mais, si l'on y pense, quand est-on absolument certain de dire la vérité? «Peut-être bien, mais je vais sauver le monde avec une chanson», régurgite le dernier. Euh... Si aucune phrase n'est absolument vraie, certaines phrases sont cependant plus fausses que d'autres. |