Le début de la fin


-004


La fumée de cigarette s'engouffra dans la bouche de l'inspecteur Flanagan. Il la savoura un instant puis l'expulsa par les narines. Il toussa, il toussa encore, il cracha au sol.

«Vous ne devriez pas fumer, monsieur. Vous savez pourtant que la cigarette tue! Elle tue! Elle est mauvaise! Elle va vous tuer!», l'avertit une vieille dame qui attendait le bus à ses côtés.

«Ah oui? Elle est mauvaise, elle va me tuer?», répliqua Flanagan. «Eh bien, si je compare cette clope à la nuit blanche et au jour noir que je viens de passer, à tous ces manifestants et leurs causes perdues, à tous ces cris, ces pleurs, ces imbéciles, ces timbrés, ces dérangés, ces clochards révoltés, ces cadavres pourris, ces flaques de sang, et quoi encore, alors cette putain de clope c'est dieu dans un tube!»

La dame marmonna quelques mots indistincts, réajustant ses verres avec l'un de ses longs doigts rabougris.

Flanagan soupira. Son regard alla de la vieille dame au panneau indiquant l'horaire du bus, du panneau à une voiture grise stationnée de l'autre côté de la rue, de la voiture grise à une jolie piétonne, de la jolie piétonne à une mouette volant au loin, de la mouette à la jolie piétonne, de la jolie piétonne à sa montre.

De toute évidence, sa montre était défectueuse: l'aiguille des secondes, faisant sans cesse mine d'avancer, pivotait plutôt en sens inverse; l'aiguille des heures restait immobile; l'aiguille des minutes, disloquée, pendait vers le bas.

- Saloperie de babiole de merde!
- Vous ne devriez pas vous emporter, monsieur. Le stress est très mauvais, très très mauvais! Il est nocif, pour vous, comme pour moi, comme pour nous tous!
- Présentement, ma principale source de stress, c'est vous!
- Sachez que... hé, mon sac à main!
- Quoi, votre sac à main?
- Mon sac, mon sac! Au, au, au voleur!

Flanagan se retourna, vit la dame sur le dos, ses faibles jambes dans les airs, ses verres et sa perruque quelques pas plus loin. Un homme au manteau rouge détalait, les bras emplis de sacs divers, bifurquant vers la gauche.

L'inspecteur grogna, empoigna son arme, se mit à courir vers le malfaiteur, laissant au passage une empreinte de botte boueuse sur la perruque de la vieille.

Il prenait du terrain sur le malfaiteur lorsqu'une chaude et vive douleur gagna à nouveau sa jambe droite, comme si un poignard s'y était lentement enfoncé. À bout de souffle, réduit à clopiner, Flanagan dégaina son téléphone et appela des renforts.

Il avait raté son bus.

***


«Cet enfoiré de voleur de broutilles va tout faire rater», pestait Jacques Rascasse en courant derrière un homme au manteau rouge, tout en s'efforçant de ne pas souiller de boue son complet.

Il contourna une vielle dame semi-chauve qui se penchait pour ramasser ses verres, bifurqua vers la gauche, évita une jolie piétonne, dépassa un quadragénaire clopinant qui gueulait dans son téléphone, traversa une rue en esquivant de justesse trois voitures, renversa une corbeille à déchets, causa la chute d'un cycliste, enjamba d'un seul bond une clôture. Son pantalon: toujours propre.

Se rapprochant de celui qu'il poursuivait à travers les ruelles, Rascasse décocha un coup de fusil vers le ciel.

Pris de panique, le malfaiteur jeta son butin au sol et plongea dans un amoncellement de déchets.

Rascasse regarda derrière lui: personne. Il scruta ensuite ses souliers, son pantalon, sa chemise, sa veste: tout était propre. Il examina les sacs à main volés: aucun intérêt. Il observa enfin les sacs à ordures: manteau rouge.

- Sors de là, connard!

Rien ne bougea. Un klaxon retentit au loin.

- Sors de là, connard, ou je te flingue!
- T'as pas le droit de me flinguer, sale flic!
- Je ne suis ni sale, ni flic, et je te flinguerai si tu ne fais pas ce que je dis! Sors de là, ordure; la réunion de famille est finie!

L'homme rampa hors de son refuge nauséabond. La pointe d'un fusil se posa sur sa tempe.

- Où est ma valise?
- Quelle valise?
- Ma valise noire, la putain de valise noire que tu m'as volée!
- J'ai pas volé de valise!
- Je ne suis pas aveugle, et je ne rigole pas! Tu me dis où est ma valise, ou ta putain de cervelle va décorer ce mur de briques!
- J'sais pas, moi, tout ce que j'ai volé est là, à tes pieds. Si y'a pas de valise, y'en a pas, c'est tout...

Rascasse regarda attentivement le butin. Il déplaça du bout du pied un sac de toile brune: la valise noire était là.

- Bon, tu vois, y'avait qu'à chercher...
- Fous le camp, avant que je t'explose la tronche!

En quelques secondes l'homme au manteau rouge avait disparu du décor.

Rascasse déverrouilla la valise et en souleva le couvercle, inspirant une grande bouffée d'oxygène, expirant un mélange de gaz carbonique et d'angoisse.

Une vapeur orangée s'échappa de la valise noire. Des douze fioles qu'elle contenait, neuf étaient fracassées.

«Servez à ce monsieur une bière et des kiwis», pensa Rascasse.

Pour la première fois de sa vie, il avait taché son pantalon.





Comment en est-on arrivé là? C'est ce que l'on saura en lisant l'épisode précédent...