Le début de la fin


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Debout devant la banque Norway, Georges Pataclet pensait à sa mère.

Dévorant l'édifice de l'intérieur, le feu avait gagné le troisième étage. Bientôt le bâtiment allait céder et devenir une gigantesque masse de déchets carbonisés. Les curieux étaient déjà là, regardant les billets verts, les assurances-vie, les murs blêmes et les taux d'intérêts s'envoler en fumée. Bientôt les pompiers allaient venir, les policiers ne tarderaient pas. On entendait déjà les sirènes rugir au loin.

Pataclet regarda aux alentours, arracha un bout de tissu de son pantalon et le déposa au sol.

Puis il héla un taxi.

«Où allons-nous?», s'enquit le chauffeur moustachu en ouvrant la portière.

- Au Flat Burger le plus près.

Le chauffeur démarra le compteur, appuya sur l'accélérateur, ajusta le rétroviseur. La radio jouait à tue-tête des airs de musique classique. Incapable de rester immobile, remuant frénétiquement la jambe gauche, Pataclet jetait des regards fuyants à gauche et à droite, en haut et en bas, ici et ailleurs. Voyant cela, le moustachu diminua le son de la radio.

- Étrange journée, n'est-ce pas?
- Étrange? J'sais pas...
- Tous ces ennuis avec les flics et les manifestants, tous ces indendies, tous ces gens qui paniquent dans les rues: j'ai pour mon dire que tout ça ne sent pas bon! En fait, je n'ai pas vu un tel bordel depuis Huguette!
- Huguette?
- Oui, Huguette, vous savez, Huguette, l'ouragan Huguette...
- L'ouragan... l'ouragan Huguette? Oui... oui oui, bien sûr, où avais-je la tête...

La lente valse de la section des cuivres et les saccades de la section des cordes se substituèrent à la conversation. Le chauffeur augmenta le volume et se mit à fredonner, balançant la tête au rythme des violons. Quelques mesures plus loin, il freina: le taxi arrivait à destination.

***


«Qui... qui êtes-vous?», balbutia un jeune employé de Flat Burger, qui contemplait de beaucoup trop près un bac d'huile bouillante.

«Je suis celui qui mettra le feu à cette baraque», répondit Georges Pataclet qui l'empoignait fermement par les cheveux.

- Mais... pourquoi?
- Ça ne te regarde pas! Si tu fais comme je te dis, tu auras la vie sauve.
- Euh... d'accord, ouais, d'accord!
- Tu te tiens près d'une sortie, tu laisses brûler la baraque. Tu restes à l'intérieur le plus longtemps possible. T'attends que les flics se pointent. Tu leur dis que tu m'as vu, tu me décris, mais surtout, surtout, surtout, tu ne leur dis pas que c'est moi qui te l'ai demandé. Sinon, petit morveux, tu finiras tes jours le visage pané. Tu piges?

Devant la perspective d'une friture faciale imminente, il acquiesça.

Quelques instants plus tard, une épaisse fumée noire se répandait dans le restaurant.

***


«Où le p'tit monsieur s'en va-t-il?», demanda un chauffeur de taxi à casquette.

- Au coin du 6e Boulevard et de la rue Lapelle.

Trois commentateurs sportifs s'égosillaient à la radio. Arguments, contre-arguments, réfutations, contradictions, jabs, crochets, uppercuts: tous avaient raison et tous avaient tort, tous avaient une opinion et personne ne la partageait. Personne d'autre ne parlait, ni le chauffeur, dont la joute verbale des experts sollicitait toute l'attention, ni Pataclet, dont le regard semblait fixer quelque chose dans un monde parallèle.

Trois minutes plus tard, alors que le premier spécialiste prédisait une saison de misère aux Brownies, que le second rêvait d'un championnat de division et que le troisième trouvait ce sport profondément débile, le taxi s'arrêta devant un casse-croûte désaffecté.

***


Devant un dépanneur où les flammes embrasaient les billets de loterie et commençaient déjà à déformer les bouteilles de plastique, Georges Pataclet était couché par terre, en plein 6e Boulevard, la paupière sautillante, la jambe branlante, les dents grinçantes, une main sur le front et l'autre sur le ventre.

Il savait que tout était dit, qu'il était trop tard pour reculer. Il savait que les flics l'auraient suivi, qu'ils auraient trouvé les indices laissés à leur intention. Il savait qu'ils viendraient, qu'ils l'arrêteraient, qu'ils le bombarderaient de questions. Il savait qu'il devrait se taire, se taire encore, se taire à tout prix.

Il connaissait leurs méthodes et savait déjà qu'il en serait incapable.

D'un mouvement furtif de la rétine, il entrevit le lieutenant Pigeon, une vieille connaissance, qui fonçait droit sur lui.

Il pensait à sa mère, et ses lèvres tremblaient.





Comment en est-on arrivé là? C'est ce que l'on saura en lisant l'épisode précédent...